"Dans le silence et dans le bruit"
Bashung président résident de la musique
par Jean-Paul Gavard-Perret
Alain Bashung, Bleu pétrole, Barclay, Universal, 2008
Disons le tout de go : Alain Bashung est le seul chanteur francophone dont l'univers me fascine et dont je suis avec passion la trajectoire jusque dans ses dérives les plus paradoxales (en
apparence), telles que sa scansion du Cantique des Cantiques. J'en suis à environ la vingtième écoute intégrale de Bleu Pétrole. Au début tout me semblait en place même si la fin de l'album me
semblait raté : pourquoi ces reprises de "Suzanna" de Cohen et de "Il voyage en solitaire de Mancet" ? Pourquoi cette glissade loin du second univers de l'œuvre ouvert avec "Fantaisie Militaire",
chef d'œuvre absolu et dont le dernier opus n'est pas loin - c'est pourquoi sans doute il surprend moins ? Pourtant peu à peu on accepte les nouvelles versions de "tubes" marqués par leurs
créateurs.
Et Bashung permet le transfert - qu'il avait déjà réussi, il y a quelque trente ans, avec le "Hey Joe" d'Hendrix - en terminant son opus en point d'orgue avec de tels emprunts.
Passant de son univers propre à ces deux emprunts, l'album demeure un lieu sans lieu et qui fut là de toujours même si au fil du temps l'humour surréaliste a fait place à une réflexion qui porte
sur l'écriture sans oublier pourtant que l'œuvre est celle d'un musicien. Ce dernier, même au sein des pires traversées, a toujours fait de ses albums des marteaux qui frappent. Certes avant
"Fantaisie militaire", ces albums souffraient parfois de quelques faiblesses (on pouvait shunter quelques titres). Désormais ce n'est plus le cas. Soyons clairs cependant : "Bleu pétrole" n'est
pas l'album de la maturité. Celle-ci a été atteinte depuis longtemps en des "souches trempées en liquide saumâtre pleines de décoction d'acier des fruits à portée de main dans une canopée plus
haut que les dunes".
"Pommes d'or et pêches de diamants", il n'est plus question de "tirer sur le pianiste" même si l'artiste doit tuer une pianiste-vénus "afin que quelque chose existe" (celles et ceux qui
écouteront l'opus comprendront). Sorti depuis longtemps des bars et des boîtes enfumés, dégagé des clameurs et des rires Bashung a trouvé le juste équilibre entre des orchestrations parfaites qui
respectent et les textes et la voix de l'interprète. Surgit ainsi un corps-espace dans la quintessence du plus abstrait des arts : la musique - qu'elle soit populaire ou non. Et nous voilà
soudain comme dans un "general store" bourré de pénombre odorante, de tout ce qu'il faut pour le rêve, la réflexion et divertissement au sein d'"un grand terrain de nulle part avec des poignées
d'argent". Chaque morceau vaque à son destin, mais l'ensemble retient par son unité magistrale. Ecouter un tel opus revient à bien plus qu'accomplir une visite : c'est entrer dans un
recueillement entre le soleil et la nuit, la chaleur et le vent.
La musique de Bashung n'est donc pas celle qu'on entend au sens courant de ce terme. Les airs du musicien interprète cherchés à doigts tâtonnants ne s'imposent pas de manière abrupte, il faut
s'en imprégner. Peu à peu on s'y agrippe comme si au-delà c'était le vide, "noir sidéral et quelques plats d'amibes". Surgit un monde bien plus lointain que les cordes de guitares ou des
violoncelles font résonner et déplacent avec précaution., S'entend en arrière fond de leurs résonances une succession de pressentiments d'une forme mélodique particulière qui permet de voir le
monde de plus haut et semblable à "un imputrescible radeau" où s'entrevoient les virtualités d'une harmonie et d'une fracture fatale. Porté à ce point "Bleu pétrole" est un damier de nulle part.
On y entend du symphonique où se découvrent, en ses creux, des sons privés d'une part d'eux mêmes "dans le silence et dans le bruit" afin que se confirme que parmi les mots il existe un possible
au-delà de leur simple sens.
|
Sur et hors de la toile : un regard sur l'art contemporain de Jean-Paul Gavard-Perret |
recommander



Joanpere Massana