Sur et hors de la toile : J.-P. Gavard Perret


Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 18:37

 

 


Sabine Delahaut.  La gravure comme refuge et libération.

 

par Jean-Paul Gavart-Perret

Sabine Delahaut  

Toujours à l’affût de la promesse de l’aube et de son chat qui gratte à sa porte Sabine Delahaut se nourrit toujours rêves d’enfance. Les rêves et les souvenirs sont pour elle un terreau des plus fertiles. Née à Liège elle a su plaquer un travail qui ne la satisfaisait. Elle est  allée vers la mise en images  des idées qui germent aux « spectacle de la rue, dans les transports en commun, dans mes rêves ou lors d’une conversation ». L’artiste les ébauche d’abord à l’aide de dessins puis les transpose sur une plaque de cuivre. Elle l’incise à l’aide de toutes sortes d’outils de taille douce dont et principalement le burin. Elle imprime ensuite des épreuves, en couleur ou non dans un atelier de gravure qui se trouve dans le 14ème arrondissement de Paris.

 

Le geste même de la gravure représente pour la créatrice  la possibilité de  laisser une trace qui se révélera être « un relief tangible, une petite boursouflure sur le grain du papier, comme un fil posé, me fascine.  C’est un geste ancestral, simple et beau ».  Sabine Delahaut préfère le burin par rapport à l’eau-forte. Elle en rejette le côté par trop aléatoire. Le burin à l’inverse permet de maîtriser son travail d’un bout à l’autre. Celui-là «  pousse la ligne vers l’avant, étire le temps dans un geste hypnotique, rassurant. Il est parfois nécessaire de bloquer sa respiration afin de manoeuvre une plaque de grand format, car c’est toujours la plaque qui bouge et donne le mouvement à la ligne et non le burin ».

 

 

       Sabine Delahaut

Pour l’artiste  la gravure est une passion dévorante. Elle adore le cuivre vierge lord de promesses comme elle aime les outils qui le pénètrent sensuellement en ayant soin de le caresser afin de vérifier  l’absence d’aspérité ou pour combler ses creux de blanc d’Espagne et ainsi révéler le dessin  petit à petit. Elle a une tendresse particulière à « cette noble vieille dame » qu’est une presse. Il s’agit de son alliée imposante  et nécessaire « faite d’engrenages, de rouleaux et de plateau ». Bref encre, huile, papier, grain, filigrane, grattoir, ébarboir, roulette, burin, pointe sèche, tarlatane, spatule,  parfums d’ateliers et d’encres chauffées restent les ingrédients passionnels d’un  art confidentiel, discret et silencieux qui implique un partage de savoir et une transmission.

 

Grandes lectrices, amateurs des films médiocres qui l’a font pleurer Sabine Delahaut a pour grands anciens ou contemporains  Dürer, Memling, Holbein, , Louise Bourgeois,  Kiki Smith, Vija Celmins, Luc Tuymans, Michael Borremans. Toutes celles et tous ceux que fascinent la spacieuse mélancolie, la  solitude extensive et lumineuse. La créatrice construit un espace de douleur et de douceur, la cage de l'être aux barreaux élastiques  afin qu'il puisse passer à  travers. La gravure devient  le théâtre de son ailleurs. Chaque trait est ouvert, fermé. Il fait reconnaître  l'inclinaison du temps là où le geste de création ne souffre pas de compromis et où le regard est dans la main. Graver revient toujours inciser le présent en un acte immobile presque immobile La courbe des épaules de l’artiste dit combien elle ne peut pas se permettre la moindre digression, le moindre geste fantôme.

 

Surgit chaque fois un état naissant. Entendons par là le secret de la fascination. Un paysage s’ouvre sous la paupière comme s’il s’agissait d’un tableau de Vermeer dont le nom veut dire « plus lointain ». Il y a soudain une ressemblance étrange. Elle rapproche de l’harmonie. Bref une secrète parenté surgit  entre le rêve et le théâtre de la gravure même toujours plus vrai que la réalité. L’imaginaire atteint alors ses propres limites, sa frontière . Cela pose la question de la gravure donc de la vie. Inciser revient  à se livrer à sa fascination méticuleuse.

 

 

 

Sabine Delahaut

 

 

 

Sabine Delahaut

 

 

 

 

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Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 09:48

 

Connus, inconnus, connus. Nora Jaraba et le dévisagement de l'identité.

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Il existe, au sein de l'art du portrait, diverses logiques. Certaines sont capables de donner à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation. D'incorporation très particulière. C'est le cas de Nora Jaraba qui peint "ce qui ne peut se photographier : à savoir le visage" si l'on en croît William Burroughs ... 

 

Nora Jaraba En ses portraits le visage est plus dans qu'à l'image. L'artiste a compris que depuis l'Antiquité grecque visages et masques étaient indissociables. Le visage  et son portrait  sont au centre de toutes les ambiguïtés parce qu' ils demeurent  les modèles de la logique anthropomorphique de l'art occidental. Nora Jaraba  a suivi  cette traversée pour aller du connu à l'inconnu, de l'inconnu au connu qui reste toutefois un mystère.

 

Elle a compris combien le visage, plus que miroir, est un lieu de mascarade et de falsification de l'identité. Dans ses portraits c'est donc la "visagéïté" (Beckett) qui l'intéresse. Elle en souligne la fausse évidence. Elle le dévisage selon divers principes : celui de la série, de l'effet de "grattage" ou d'altération.

 

La vérité du visage est donc un leurre que l'artiste exploite. Plutôt que de faire éclater les masques elle le souligne d'une certaine manière à fin de mettre à nu une fixité du regard et  le plonger dans l'opacité révélée d'un règne énigmatique.

 

De la sorte et paradoxalement l'artiste pénètre le visage par effet de surface en de longues vibrations de lumière altérée. Subsistent  la trace et l’ajour d’une existence prisonnière par l’éclat diffracté de la lumière sur la "peau" grumelée de masque.

 

A ce titre l'artiste ne cherche pas à satisfaire le regard et la curiosité par des images accomplies, arrêtées mais par un effet de dérives aussi composites que rares. En surgit un silence abyssal. Le portrait n'engendre pas le monde de l'hypnose mais de la gestation.

 

Nora Jaraba L’être à travers ces portraits semble étrangement s’appuyer sur une sorte d'étouffement soulignées par les traits noirs. Ceux-ci créent une multitude fractionnée ou le balbutiement d’une ombre à la recherche de son corps. Ils tentent la reprise d'un  "qui je suis" qui viendrait torde le cou au "si je suis".

 

Nora Jaraba remet en cause la question du portrait et de l'identité par un  travail de fond à travers ses "occurrences". En prenant de la distance envers le classicisme elle "envisage" et se "dévisage" ses portraits.   Elle  les irradie de manière violente et sans concession afin de les brouiller.

 

Elle en dénature la froideur sans pour autant les limiter à une psychologisation. L’identité devient fantôme dans un cérémonial presque délétère capable de souligner les gouffres sous la présence et  faire aussi surgir des abîmes en lieu et place des féeries glacées.

 

Elle laisse émerger  cependant une présence. Avec une telle artiste  se franchit un seuil. On passe de l'endroit où  tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une "renaissance" blanche  incisée de nouveaux contours.

 

Il faut savoir contempler les portraits comme un appel intense à une traversée. Nora Jaraba offre  un profil particulier au visage et au temps qui soudain a prise sur lui. Le premier  demeure en rien métaphore ou reproduction mais  spécification de l'être.

 

En conséquence l'art du portrait ne représente plus une thématique classique. Surgit le feu secret du silence dans chaque visage. L'artiste " l’abîme " en délitant  les apparences vers d'autres déliquescences et afin de lui accorder un  autre approfondissement. S'y révèlent  des schèmes élémentaires avec rudesse et impertinence.

 

voir aussi : la vitrine de Nora Jaraba dans Art Point France

 

 

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Mardi 7 février 2012 2 07 /02 /Fév /2012 14:14

 

  Catherine Bolle

 

 

 

Les seuils de Catherine Bolle

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

I  BUEES OU LA POETIQUE DE L'ESPACE

 

Plus de lignes mais un étagement de plans faiblement colorés qui s'amenuisent. Bleu ténu, gris pâle, blanc à peine cassé. Ce n'est pas ce qu'on voit d'abord mais ce qui attire. L'en deçà et l'au-delà du paysage prennent corps dans le travail de Catherine Bolle. La buée devient le voile qui enclot, borne. La vue s'y perd elle-même en tant que pure saisie. Restent le suspens et le temps insaisissable.

 

Tout est différé. N'existe plus de ligne d'horizon. Juste une indécision vaporeuse. La ligne elle-même change de profil, se reporte plus loin  - visible mais non prégnante. Elle ne s'offre que de loin. Elle n'existe plus sinon en ce recul qui la reconduit sans cesse vers l'ailleurs, hors de la vue qui fige en prenant acte de l'étendue. L'horizon n'existe plus ou existe mal.

 

Il est là pourtant. Ce n'est pas un mirage. Il est là quoique incertain, il se profile. Avant même la vue qui l'appelle. Mais l'horizon n'a d'existence qu'en son recul comme une vue de l'esprit. Il est mal vu. Sa présence se dilue, se creuse dans l'esquive et la fuite.

 

Le buée de Catherine Bolle mêle le lointain au proche. Dans un séjour incertain, sans prise. Tout vacille. Le paysage semble aimanté du dedans. Même et autre. Il perd son évidence. Se nimbe d'irréalité. Hantise du lieu reculant, régressant, comme en fuite. La buée est le rien qui couve l'étendue. Le paysage n'apparaît que sous un flux affaibli, dans un appel moindre.

 

Mais chez l’artiste la buée n'est pas l'ombre. Elle l'aspire tout autant. Elle la tire à elle. Il y a un conflit sourd, une tension douce. La buée invente un séjour où se lover. Il est oubli de soi, oubli de l'horizon béant. On s'engage dans une autre dimension. La buée n'est en rien chimère mais paradoxale épiphanie.  Apparence au bord de l'apparence. Elle est apparition.

 

N'étant pas vraiment elle se profile pourtant, se levant, disparaissant sans formes. Elle n'est qu'appelant sans être palpable. Légère, diaphane, riche de son pouvoir elle montre et cache. Attire de son pouvoir étrange. On la contemple ou plutôt elle envahit. Sa force est muette, douce, pénétrante. On ne peut l'ajouter au séjour. Ni la retrancher.

 

Son moindre est tout. Il atteste de la vie, de ses touches, de ses rappels.  Elle n'est pas pour autant la lueur de rêve et de la mélancolie. Elle est le seuil d'un autre dévoilement. Se dérobant elle enrobe. On ne la contemple pas pour elle-même, pour ce qu'elle est mais par ce qu'elle fait. Mais l'œil a tord ne pas s'y arrêter suffisamment.

 

La buée de Catherine Bolle n'est donc pas la brume. L'atmosphère n'y prend pas le même corps. Il laisse juste des traces. C'est un écrin à hantise, le souffle indistinct de l'image, la matière pulvérisée de la psyché. Un porte empreinte d'à peine à peine. Le plus souvent elle n'insiste pas, nous laisse en paix. Atmosphère, atmosphère, délocalisation, génie du non lieu, hantise de l'air. Sa diaphanéité, sa lumineuse poussière.

 

 

II LES LIVRES DE VIE

 

Chaque livre peint, gravé, rehaussé selon Catherine Bolle crée un rapport ambigu à une vérité mystique. Ce qui clôture ouvre. Ce qui envahit ferme. Les mots disparaissent, apparaissent. L'image disparaît parfois dans leurs vagues et leurs plis. Plus d'emphase. Plus d'en phrase. Juste le désir de faire. Le désir du vertige. L’interrogation fondamentale à propos du verbe et de l’image.

 

Chaque livre devient une épreuve d'absence et de fascination. Rodent des embranchements multiples, un ensemble de rhizomes. Quelque chose qui fait penser parfois aux réticulations végétales, aux vaisseaux capillaires.  - le graphite, les couleurs et le papier - se couvrent l’un l’autre. A l’horizontalité répond la verticalité. D’une axe, l’autre : deux vies secrètes mutuellement : celle de l’artiste, celle du poète ou de l’écrivain.

 

Surgit une incorporation abstraite pour le dessin, concrète pour la langue au  point de démarcation entre un état de vision et un état d’oubli. Les lignes de Catherine Bolle sont toujours nerveuses mais contrôlées,  Souvent toute en hauteur et en énergie pour laisser jaillir ce que l’artiste elle même  ne peux prévoir et qu’elle découvre en avançant.

 

Les mains créent le regard, ouvrent l’expérience visuelle par la pulsion du geste vers une sorte d’extériorisation architecturale, mouvante, métaphorique,  semblable aux reprises d’une grand corps atomique et expulsé de lui-même dans ses éclats.

 

Malgré les masses des mots ou leur ténuité existe beaucoup d’ordre. Il ne se limite  pas pourtant  à un relevé indiciaire. Un débordement demeure. Deux langages se rejoignent. Pour atteindre une sorte d’essence de la vie et de la peinture.  Travail des traces au double sens de vestige et d’état naissant : Points de vie, empreintes. Traces quasi sonores. Tympan d’une incarnation émerveillée  pour parler le silence.

 

Mesure et démesure.  Infusion.  Peindre, dessiner, écrire deviennent des actes charnel qui  remplit le silence de sonorités .  Cris d’accouchement de ce que les mots seuls  ne pourraient dire. La peinture n’est ni un gouffre, ni l’innommable :  c'est d’avancer. Circuler sans dehors ni dedans.  D’où les effets de transparence, de dilatation,  de voyage, de dérive proposés par l’artiste.

 

Traces dans la trace. Beaucoup de couleurs, beaucoup de griffures. Sur les vagues des premières les secondes s’imposent.  Il faut consentir au saut vers ce qui échappe  et ne pas forcément assembler.

 

III LES ATELIERS MARINS

 

Les manoeuvres du temps ont dévoré les stratèges. Et leur temps lui-même. Restent leur broderie parodique que Catherine Bolle leur donnes. Deux contours n’en font parfois qu’un : additionner devient un raccourci vers la soustraction cachée à l’affût.

 

Les oeuvres d’atelier  rassemblent l’empire et le ghetto, révèlent la détresse et la tendresse, réveillant la victime, recueillant l’anonyme. Théâtre de la terre et de l’eau. Contours, parfois, juste contours.. Pour voir un autre ordre de l’aurore des décors qui n’en sont pas. Sans le savoir ils deviennent un pays étranger. Des corons nus.

 

L’espace dessine la force du mouvement. Surgit un invisible rythme dans l’infinité de tes transpositions : l’écho, la perte, le relief. Par quel passage l’autre face du semblable ? Catherine Bolle empêche la coupure. Approches et séquences: l’inclinaison enferme le rectangle. Plus un arbre. Plus rien. Tout ce qui tient droit vacille. Un lieu et pas un lieu.

 

Dans l’atelier le regard est toujours à inventer. Seule Catherine Bolle, femme parmi les hommes, retrouvera un arbre. Sous le dais d’une nuit mouvante l’esprit des ancêtres de l’artiste  veille. Profusion des signes : les géants se querellent sous la mer qui tremble. Conques d’oubli sonore les goélands surgissent pour chanter à l’oreille d’autrui. Et le reste du monde a un goût de pitance. Épiphanie marine. Pulsations des âmes. Les sirènes ignorent les fonds d’abysse. Ces forêt de la mer derrière une invisible cloison. Les ateliers semblent des ateliers sous l’eau.

 

 

 

  Catherine Bolle

 

 

Poétique de l'espace entre art et science

Catherine Bolle expose du  5 février au 28 avril 2012

à l'Espace Arlaud à Lausanne

voir la présentation de l'exposition

 

voir aussi : la vitrine de Catherine Bolle dans Art Point France

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