Le silence qui parle : Frédéric-Charles Baitinger


Lundi 20 juin 2011 1 20 /06 /Juin /2011 10:55

 

Patrick Jannin

 

 

Patrick Jannin
 Le fripon divin

 

" Savez-vous au juste ce que c'est que la cruauté ? " Hein ? Et le théâtre de la cruauté ? 'Cruauté' quand j'ai prononcé ce mot, a tout de suite voulu dire 'sang' pour tout le monde. Mais, 'Théâtre de la cruauté' veut dire théâtre difficile et cruel d'abord pour moi-même. "
Antonin Artaud

 

 

 Patrick Jannin est un artiste de la cruauté, si tenté que par ce mot nous entendions ce qu'Antonin Artaud voulait dire quand il employait ce terme. A savoir : un artiste ayant su placer au dessus de son amour pour la beauté, une sorte d'exigence tragique. Voilà pourquoi ses oeuvres peuvent parfois sembler choquantes, irritantes, dérangeantes – pour ne pas dire dérangées. Mais ce qui dérange, en elles, n'est pas quelque chose d'intentionnel. Non, la cruauté, ici, n'a pas le goût de la provocation ni de la pose esthétique. Bien au contraire. Elle n'est que l'expression d'une âme ayant choisi d'affronter les conflits qui la fondent – et de faire de cette lutte contre elle-même, le point de départ d'une oeuvre sans ornement. D'une oeuvre absolument honnête.  

 

Patrick Jannin, commentant son propre travail, l'exprime d'ailleurs avec la plus grande  clarté : « Je ne suis pas un artiste trash. Je ne fais pas dans la provocation par vice ou pour choquer le bourgeois. Je me fous bien de savoir à quel courant artistique j’appartiens, tout comme je me moque de savoir ce que les gens en pensent. Mon seul souci, ma seule gageure, c’est ma sincérité. (...) S’il fallait définir mon geste, je parlerais de lucidité. »

 

Si nous devions, à notre tour, définir un peu plus précisément le terme de lucidité, nous serions tenté d'en faire, à la suite du philosophe Méhdi Belhaj Kacem, l’anagramme du mot ludicité1. Car si Patrick Jannin explore, dans ses dessins, les désordres qui affectent la vie affective et sexuelle de l'humanité, il n'oublie jamais, pour autant, de nous aider à en percevoir la dimension comique. Ajoutant ainsi à ce qui aurait pu n'être qu'une sorte d'almanachs des perversions humaines, une touche d'humour ou d'ironie, cet artiste « déjanté » est parvenu à hisser son oeuvre sur les hauteurs de la conscience humaine – là où le rire de l'idiot se mêle enfin à la quête du sage.

 

C'est pourquoi, d'ailleurs, il serait maladroit de classer l'oeuvre de Patrick Jannin dans la catégorie de l'art brut. Car bien loin de n'être que l'esclave de son inconscient, cet artiste nous prouve, au contraire, qu'il est possible de donner libre cours à ses pulsions (de les regarder en face et de les peindre), sans pour autant sombrer dans la folie ou la démesure. « Ne vous en déplaise, je ne suis pas plus "fou" que vous, je ne suis pas le "monstre", l'handicapé mental que d'aucun se plaisent souvent à voir en moi. J'ai, par contre, de même que certains artistes qu'on dira plus "lucides", cette sincérité qui m'empêche de mentir, à moi-même comme à vous. »

 

Mais quel est ce mensonge dont nous parle Patrick Jannin et qui, comme par ricochet, voudrait faire de lui un monstre ? Ne serait-ce pas celui que véhicule implicitement toute institution sociale (la famille, l'école, la télévision) en voulant donner pour modèle à nos comportements l'image, par trop naïve, d'un homme policé, d'un homme abstrait, d'un homme ayant désappris à vivre au contact de sa propre chair ? C'est là, en tout cas, ce qui ne cesse de transparaître dans bon nombre de ses dessins, et tout particulièrement, dans cette image au titre ô combien évocateur : « Heil Jésus, ou les valeurs de la famille ».
 


Mais c'est peut-être plus encore dans sa série intitulée « Lapin, Lapine » que Patrick Jannin a su donner à sa pensée l'archétype dont elle avait besoin pour atteindre à sa plénitude métaphysique. Inspiré, en apparence, par l'histoire d'Alice au pays des merveilles, c'est pourtant du côté de la mythologie, et plus particulièrement du côté de la figure du Trickster (du fripon divin) qu'il nous faut nous pencher si nous voulons en saisir toute la valeur. Car tout comme la figure du Trickster, la figure du Lapin, dans l'oeuvre de Patrick Jannin, a pour fonction de transgresser les limites, d'apporter, au sein de la cité, le désordre dont elle a besoin pour que se trouve, enfin justifié, le bien fondé de ses normes.

 

C'est pourquoi Gustav Jung a pu faire de ce personnage mythique un archétype (qu'il nommera « L'enfant intérieur ») appartenant aux structures les plus élémentaires de la psyché humaine. Et c'est pourquoi aussi, nous ne pouvons que saluer, dans l'oeuvre de Patrick Jannin, la renaissance d'une telle figure capable de nous conduire, comme par la main, jusqu'au coeur des problèmes les plus fondamentaux de la condition humaine. Et si, envers et contre l'optimisme rationnel qui guide, aujourd'hui encore, nos sociétés, Patrick Jannin nous rappelait qu'il ne sert à rien de vouloir vivre dans la lumière si cette lumière n'a pas pour préalable, l'ombre qui la soutient.

Frédéric-Charles Baitinger

 

 

 

Mater-Dolorosa Patrick Jannin

 

 

 

 Patrick Jannin

 

 

 

photos : (1) Vierge à l'enfant 65 x 50 cm , (2) Mater Dolorosa 80 x 60 cm, (3) Son 80 x 60 c

 

 

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Lundi 9 mai 2011 1 09 /05 /Mai /2011 15:06

   

Richard T. Scott

 

 

Le silence de l'esprit

 

« Si les Images n'étaient, en même temps, une ouverture vers le transcendant, on finirait par étouffer dans n'importe quelle culture, aussi grande et admirable qu'on la suppose. A partir du toute création spirituelle stylistiquement et historiquement conditionnée, on peut rejoindre l'archétype. » 

Mircéa Eliade, Images et symboles. 

 

 

A ceux qui regardent d'un oeil suspicieux la peinture contemporaine, Richard T Scott pourrait leur répondre : c'est que vous ne regardez pas au bon endroit. Et nous ne pourrions que les inviter à se tourner du côté de l'oeuvre de cet artiste américain pour qu'ils puissent, à leur tour, mesurer le manque de probité de leur jugement. Car, non content d'être passé maître dans toutes les techniques de la peinture classique, chacune des peintures de ce jeune prodige nous invite à redécouvrir une partie de l'histoire de notre culture – tout en n'oubliant jamais de lui préserver sa part d'ombre et de mystère.

 

par Frédéric-Charles Baitinger    

 

Amoureux des oeuvres de Rembrandt, Hammershoi et Wyeth, Richard T. Scott n'est pas ce que l'on pourrait appeler, un « artiste de son temps ». Intempestive ou inactuelle, une chose est sûre : son oeuvre dépasse de loin – tant par ses qualités plastiques que par le choix de ses sujets – les attentes formelles qui composent le goût de notre époque. N'ayant jamais cédé aux sirènes de la transgression et de la violence, ses peintures nous ouvrent, au contraire, les portes d'un monde ô combien plus spirituel et nuancé.

 

Que ce soit dans ses portraits, dans ses compositions ou bien encore, dans ses scènes d'intérieur, Richard T. Scott cherche toujours à produire, sur ses spectateurs, un certain effet d'étrangeté ou, tout au moins, quelque chose comme un sentiment d'attente. Voilà pourquoi, peut-être, ses compositions sont pour la plupart peuplées de miroirs dans lesquels apparaissent, non pas simplement des êtres à l'image de ceux qui nous font face - mais de véritables spectres ayant pour fonction de déstabiliser notre regard tout en donnant une quatrième dimension à ce que nous voyons.  

 

Dans sa peinture intitulée « The Death of Uriah » par exemple, autrement dit, « La mort du Uriah (Dieu de Lumière) », Richard T Scott s'est amusé à construire pas moins de trois espaces se superposant les uns les autres : le premier est une porte vitrée, laissant transparaître la moitié d'une pièce dans laquelle brûle un chandelier; dans l'autre, le reste de cette pièce nous montrant un fauteuil vide; et enfin, dans le fond, une autre porte fenêtre laissant transparaître la silhouette d'un homme observant l'ensemble de la composition.  

 

Par ce montage savant, ce n'est pas seulement toute l'histoire d'Uriah (dont le roi David ordonna la mort pour couvrir son pêché de chair) qu'est parvenu à nous conter ce peintre, mais plus encore, peut-être, l'atmosphère de mensonge et de deuil dans lequel vécu sa femme après avoir appris la mort de son mari. Une question, alors, ne peut manquer de se poser à qui observera avec attention la scène : qui est le personnage se tenant au dernier plan ? Serait-ce le roi David lui-même, contemplant l'intimité du drame dont il est l'auteur, ou bien serait-ce l'image d'Uriah – victime innocente d'un adultère qui provoqua incidemment sa mort ?

 

Si nous ne pouvons répondre avec certitude à cette question, rien ne nous empêche, en revanche, de voir dans le fauteuil vide qui se tient au second plan, l'absence réelle d'Uriah, et dans le chandelier se tenant au premier plan, et dont la lumière ne nous parvient qu'à travers le voile d'une vitre, la culpabilité masquée du roi David consommant secrètement les fruits de sa passion. Devant une telle peinture, mêlant à la plus grande maîtrise technique, l'intelligence de la composition, comment pourrions-nous ne pas nous incliner devant le génie figuratif de Richard T Scott – et célébrer, par avance, ses prochaines compositions ? 

 

 

 

Richard T. Scott

 

 

Richard T. Scott

 

 

Photos : (1) The Death of Uriah, (2) Baptism, (3) Hermetica

 

 

Exposition du 10 au 22 mai 2011
30 rue Cardinet Paris 17e .

 

 

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Lundi 14 mars 2011 1 14 /03 /Mars /2011 09:23

 

Edson Castro

 

 

Les figures de l'ombre

 


« La lutte avec l'ombre est la seule lutte réelle. Lorsque la sensation visuelle affronte la force invisible qui la conditionne, alors elle dégage une force qui peut vaincre celle-ci, ou bien s'en faire une amie. »
     Gilles Deleuze

 


Ouvrir le visible. Inciser dans ses failles une part de réel. Verser sur ses formes quelque gouttes de sensation pure. L'affoler. Le rendre tangible, palpable, malléable. Puis le laisser reposer un instant. L'espace d'une ombre. Non pas dessiner des formes, mais faire émerger des masses, des zones de tensions, des plans, des mouvements. Ce n'est pas le monde en tant qu'objet perçu qui intéresse Edson Castro, mais son double magique, son frère prodigue, son envers en flamme. Et si la figure trouvait dans cette oeuvre la forme de son dehors ?

 

Par Frédéric-Charles Baitinger

 

Des corps de couleurs, des lignes de forces, des éclats de taches : dans les toiles d'Edson Castro ce n'est pas la main qui s'incline devant les exigences du monde, mais le monde qui s'offre au pouvoir souverain de la main. Possession. La peinture n'est plus la servante de l'esprit mais le médium qui le fouille, le creuse, l'excave. D'un geste, Castro parcours la silhouette de sa conscience. Il en saisit le sens. En donne la formule d'intensité. Pathos-formel. Le signe, ici, devient symbole archaïque – relique d'une âme cherchant à donner de ses manques la formule exacte. L'oeuvre d'Edson Castro est le chiffre d'un éblouissement. 

 

Ébloui, l'oeil perd de vue le sens de ce qu'il croyait avoir toujours déjà vu. Doucement, il glisse hors de ses attentes. Doucement, il se dévoie. Et le voilà qui ne se voit plus. Le voilà qui ne sait plus quel sens donner à ses éclats. Serait-ce encore des hommes, des animaux et des plantes que la main d'Edson Castro représente, ou bien ne serait-ce déjà plus que l'ombre de ces formes - que leur pur évanouissement ? Patience. Un souvenir peu à peu s'avance. Du plus loin de la mémoire, du plus profond de son silence, comme dans un rêve, une sensation se fraye un chemin dans la couleur.

 

Le passé immobile. L'immesurable du dedans, Les danseurs de l'ombre...  Si les titres des tableaux d'Edson Castro résonnent comme des poèmes, c'est que peut-être il nous faut les lire comme tels. Autrement dit, en leur accordant la même attention, le même sérieux, et peut-être plus encore, la même faculté d'éveil. Car c'est bien de la folie consciente du poème que nous parle Edson Castro quand il laisse glisser sa main sur le papier sans pour autant savoir où celle-ci le mène. Risquer le délire pour gagner l'absolu. Faire de l'ombre la source de la lumière. Se diriger à l'instinct.

 

Et dans un chaos de formes, dans une efflorescence de couleurs, retrouver, comme par enchantement, la parole oubliée - le mot manquant. Car ce n'est pas à la déraison qu'Edson Castro se livre quand il peint, mais à cette mania dont parlait Platon, à cette possession divine – à cette folie sage - qui seule sait faire de l'âme ivre du poète un temple dédié à Apollon. Telle une tragédie grecque, l'oeuvre d'Edson Castro, maîtrisant les forces qui la possède, est la preuve en acte qu'il n'est pas de plus belle victoire que celle qu'un peintre remporte contre lui-même – quand il ose s'approcher au plus près de son néant. De occultis non judicat ecclesia. 

 

 

 

Edson Castro

 

 

 

 Edson Castro

 

 

photos : (1) Inexato, (2) Parfum , (3) Despreto

 

Edson Castro expose "Tout est invention", du 17 au 31 mars, Le Pavée d'Orsay, 47 rue de Lille, 75007 Paris

 

 

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