Samedi 4 février 2012 6 04 /02 /Fév /2012 14:58

 

 

Pierre Givodan

Les corps conducteurs de Pierre Givodan

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

On aurait tort de prendre la peinture de Pierre Givodan pour une peinture naïve. Sinon à l’assimiler à celle d’une Marlene Dumas avec laquelle l’œuvre de l’artiste français possède bien des connexions. Celui-ci reprend à son compte quelques données du Pop art  et du graffiti en les mettant en relation avec une réflexion sur le sens de la représentation. Chaque œuvre est autant une recherche de l’éclat lumineux et de ses reflets que leur mise en sourdine. Les sujets proposés ne parlent pas directement de l'actualité. Chaque œuvre devient une light box mélangeant des « figurations » de diverses zones d’émotions et de mémoires.

 

La sublimation de la clarté  toujours à partir de la perte du détail en privilégiant un effet de pan ou de tache. La femme devient souvent  dans ce dispositif le lien interstitiel par excellence. Non « de » passage mais « du » passage. Ses représentations se collent imaginairement entre elles pour introduire du leurre dans et de la jouissance. On peut donc parler à propos de l’artiste d'un imaginaire de lumière capable de nouvelles conjonctions que le spectateur peut reconstruire à son profit à travers des jeux de trames et de dames.

 

Sans doute Givodan est-il à la recherche d’une  unité perdue et essentielle en brisant les tabous du beau académique par son approche que nourrissent le goût de l’enfance et celui de la provocation. Le thème du voyeurisme est renversé  par les nus eux-mêmes dans un travail expressionniste-conceptuel qui utilise uniquement la peinture de manière puissante et primitive.  Givodan trouve  là un moyen de secouer son cocotier ainsi que ceux de nos sociétés à la morale aussi tonitruante qu’hypocrite. Chacune de ses toiles se veut une insurrection et un coup porté au trop bien ficelé et au trop vite pensé.

 

L’œuvre présente en outre une originalité particulière si on la considère dans son ensemble au sein de ses diverses séries. Les considérations des propriétés de figures, de leurs dérivés ou de leurs subordonnées constituent une somme d’explorations au sein d’un « camp de base » : le dessin et ses errances « naïves ».  Celles-ci reviennent selon des trajectoires qui auraient une équivalence littéraire dans « La Route des Flandres » de Claude Simon comme d’ailleurs de ses autres romans.

 

Les trajets font des boucles, les traits sont nets ou demeurent comme en filigrane. Car ils ne sont pas forcément mis au premier plan. D’autant que d’une œuvre à l’autre, les interstices jouent de systèmes de correspondances ou plutôt de « transports ». Surgissent des corps conducteurs. Ils surmontent l’obstacle de la simple linéarité.

 

Surgit de l’ensemble une apparition fantastique – presque surréaliste parfois et parfois proche d’un Basquiat. Les lignes parfois s’équarrissent pour former des carrés ou des courbures de très grand rayon.

 

De telles images  déviées (« obtuses » dirait Didi-Huberman)  introduisent de paradoxaux effets de réel. On peut parler de  « disapparition ». Par une telle approche  plastique  l'univers tel qu'il est donné à voir et à lire se met à  "inconsister", à s’absenter.  Givodan  par inclusions, intersections crée un ordre où réel et imaginaire se côtoient et s’entrecroisent. 

 

Des fragments agencés surgit une conjugaison la moins prévisible, la plus incertaine mais la plus probante aussi et qui n’est jamais dénuée d’humour. La peinture ouvre par la figuration à des lieux méconnus, décalés.  Par des gestes apparemment élémentaires l'artiste ramène au primitif, à l’essentiel pour laisser celui ou celle qui contemple ses oeuvres un champ ouvert à sa liberté d’errer.

 

L’œuvre offre  quelque chose à la fois de lisse que de compliqué, de primesautier mais de sérieux. En dépit de sa volonté majeure de structurer sa matière -  l’artiste ne cherche pas à mettre d’ordre. Son langage est fait de pénétration et de langueur,  de faille et de présence et propose une fête. Est atteinte de ce fait la déhiscence du monde sans, néanmoins, produire des effets de déréliction.

 

Surgit d’un tableau à l’autre l’extase d’une “ naïveté ” travaillée. Nous allons vers  une zone inconnue des rives qui d’ordinaire ne se laissent pas atteindre. La douceur comme la violence ne sont plus des aveux qui coûtent à dire, au contraire. Elles restent plus anciennes que les mots dont on pourrait maladroitement les enrubanner. Ce n’est donc pas seulement une pensée qui emporte chaque oeuvre mais une force joyeuse. Elle fait sortir de l’engourdissement d’un demi-sommeil visuel  afin de laisser pénétrer en un pays ignoré, un pays antérieur à la conscience à l’image des contrées incertaines qui précèdent toute action dans nos rêves. 

 

L’œuvre invente un espace-temps particulier. Il y a là des trajets et des contre trajets, l’histoire de l’histoire.  Par exemple les portraits semblent impassibles  mais ils troublent. Chacun d'eux dans sa clarté délivre des ombres vers des paysages incertains où tout bascule dans divers types d’égarements.

 

Les présences créent une énergie légère, aérienne et cèdent peu à peu la place à la précision ou à la gravité. Et Pierre Givodan dialogue avec la  présence féminine qui demeure à la fois si proche et si loin. Comme si par sa "défiguration" picturale elle trouvait la "bonne" distance. Elle ne cherche pas à répondre au fantasme du voyeur. En conséquence et à  la question « Et vous, vous savez ce qu’il en est de l’amour ? »  le peintre répond à sa façon. Il comprend que la vérité d’Eros en dépit des brames amoureux est silence. La poésie de l'amour n'est qu'une poésie muette : seule lui convient mieux la révérence de la peinture. Son irrévérence aussi - à savoir non une copie mais une re-présentation.

 

Pierre Givodan force à changer nos habitudes, à laisser tomber notre façon de voir le corps. Chaque femme peinte reste la belle étrangère qui - plus que faire rêver-  interroge en sa présence. L’artiste ne cherche pas à tout prix à créer un faux raccord entre le regardant et la regardée au sein du mystère de féeries aussi chaudes que glacées. De la plénitude Givodan ne préserve que quelques bords. Il dresse quelques balises. La peinture élabore une pénétration par déplacement et réappropriation. Et si son aplat  peut révéler des formes, des plaines et ses rondeurs, elles deviennent aussi mentales que physiques. Tout se joue dans la sidération que chaque toile décale.

      Pierre Givodan

L'artiste oblige à inventer nos propres ruses comme il le fait lui-même. Dans sa naïveté chaque portrait demeure complexe. Le regardeur s’engage d’un côté, pour voir, revient, essaie un autre parcours. Sans fin son regard, change de ligne jusqu’à ce qu’il saisisse ce qu’il y a à saisir. Aller, venir, suivre les traits, les courbes, de nouveaux traits, d’autres lignes. Et si Givodan fait du regardeur un obsessionnel, celui-ci ne l'est que de sa propre obsession à percevoir à travers les plans bruts de décoffrage mais empreints toujours de grâce.

 

Une telle pratique provoque la saisie improviste  de l’ineffable. L’univers sort de sa massivité, de sa compacité. Le féminin lui-même est la matrice presque invaginée de l’acte de peindre. Surgissent un rêve, une utopie, une audace et une liberté créatrice.  Et une sorte de digression reste toujours présente. Elle devient même une nécessité formelle comme si la peinture elle-même était une dérive à laquelle l'artiste donnait autant de sens que de non-sens.

 

Givodan ouvre sa peinture au plaisir. L'idée reste de "pirater" la rhétorique, d'écorcher volontairement les images. Pour lui - loin de tout politiquement ou visuellement correct - il n’existe pas de choses auxquelles on ne touche pas.  La peinture est donc excitante autant pour le regard que pour l’intelligence. Contre la littéralité  l’artiste dresse son exigence.

 

 

 

Pierre Givodan

 

 

 

 

Pierre Givodan

 

 

photos : (1) My sweet lord huile sur toile 81 x 65 cm 2011, (2) My favorite things huile sur toile 81 x 65 cm 2011, (3) (4) et (5) "Blues explosion" 1, 3 et 4 huile sur papier 65 x 50 cm 2012

 

Pierre Givodan participe à « Rendez-vous focus painting », huit expositions collectives de septembre 2011 à mars 2013 en Afrique du Sud : Festival Aardklop, Université du Nord Ouest à Portchefstroom, actuellement à Capetown, puis à Franshoek, Bloemfontein, Grahamstown, Oudtshoom, Pretoria et Johannesburg.

 

voir aussi : la vitrine de Pierre Givodan dans Art Point France

 

Par Art Point France - Publié dans : Sur et hors de la toile : J.-P. Gavard Perret - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
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