Mardi 28 février 2012 2 28 /02 /Fév /2012 06:22

 

 

La femme de fer

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Eugénie Jan 

Longtemps Eugénie Jan s’est intéressée à l’empire du ventre et à notre condition fœtale mais dans une dynamique en rien régressive. En effet il ne s’agissait pas de produire du monstre, de l’infirme pas plus que des souffrances, des douleurs ou du sacré. “ Dépecé ”, le corps devenait sujet auquel la matière peinture donnait une sensualité qui échappe à ce que par exemple, même dans ces avancées les plus grandes, l’imagerie médicale permet de concocter.

 

Dans l’espace de projection convulsive de cette émergeait une masse grouillante. Y proliféraient comme de la chair les couleurs sombres pour une confrontation avec le mystère du corps à la fois objet de la nature et sujet.  Eugénie Jan ne cesse d’appréhender la sphère de l’intime (plus particulièrement féminin) en lui donnant une forme particulière. L’artiste ne cherche pas à dupliquer mais à offrir une sorte d’équivalence à travers un imaginaire qui, pour en arriver là, a exploré les différentes strates des mondes minéral, végétal puis animal. .

 

Eloignée autant du dolorisme que de l’édulcoration, Eugénie Jan ramène les manifestations de la vie là où elle se trouve en premier : au sein du règne de l’organique ou mécanique qui sape toutes nos illusions de transcendance, nos illusions sur le bien, le mal, la beauté, la laideur, la tristesse, la joie comme si ces valeurs s’annulaient en une seule équation : un jour nous allons mourir.

 

Toutefois de telles oeuvres ne sont ni morbides, ni déprimantes. Les forces de la vie triomphent au moment où Eugénie Jan nous offre un voyage vers l’impénétrable. A savoir au centre de la femme et – désormais - au centre de sa tête. Car contrairement au mâle c’est bien avec celle-ci que le féminin pense, imagine, envisage, dévisage.

 

En conséquence le regardeur pénètre ces têtes de Miss Elles sans se faire prier en se prêtant  - pourquoi pas - au rythme lent "That Old Evil Called Love" de Billie Holiday.  Mais l’artiste contrairement à la chanteuse américaine parvient à faire préférer la douceur du matin à la splendeur du  crépuscule et à touiller le jus de la framboise de ses lèvres jusqu'à ce que ce liquide voluptueux se mette à briller.

 Eugénie Jan

L’œuvre indique une certaine lumière. Elle donne envie  de relire Beauvoir et Duras plus que Beckett et Schopenhauer et de se déguiser avec l’artiste en forgeronne  à blouse blanche pour tordre le fer pendant qu’il  est chaud. Soudain dans la maison de la tête  tout est poncé.  Chaux devant !  Air, matière, pâte couleur claire pour la lumière.  Pirouette. Cabriole. Corps et graphie jamais imposés. Marche non forcée.  La pensée se met à chanter pompette et à faire des pointes à coup d’images visible à travers les paris du crâne.  Il y a  du rouge Baiser, des arabesques, des deltas et des méandres pour toucher à la plus invraisemblable communauté dans la maison en hantée et en thé.

 

Eugénie Jan lâche sans cesse la « bardelette » (Artaud),  balaye la poussière de la tête pour rendre la vie moins vieille et brouiller les dernières cartes afin de ridiculiser par la bande le mâle-dieu.  Parfois se perçoit un bébé  rose pâle dans la grande nasse de grillage. Et c’est ainsi que dans une telle œuvre certains s’immergent, d’autres émergent.

 

Il ne s’agit pas pour autant de fantasmer sur les images des crânes. Ils deviennent des boîtes à surprises. Elles contiennent bien autre chose que des  babioles. Toutes sont d’étranges fleurs de l'Apocalypse.  Des architectes pisse-froid diront que c'est bancal, caduque, rococo, riquiqui. Ils prétendront en bons machos que l’artiste a vu trop grand  ou que c'est trop petit. Qu'il n'y a pas de place. Mais ils n’ont rien compris. Qu’importe s’il est impossible d’installer un escalier. L’artiste  s’envoie en l'air toute seule avec ses images.

 

Entre brisure et déchirure, entre cheveux et cuir surgit ce qui tremble en la femme : une joie, un vertige. Par ses portrais Eugénie Jan ouvre non au gouffre instrumental mais à l’archéologie du féminin dont ses sculptures deviennent la métaphore suprême. La femme de fer est dame d’âme tout autant.

 

 

Grâce à Eugénie Jan, loin des postures angéliques ou infernales, se découvrent des  vanités particulières pour une nouvelle version de “ La leçon d’anatomie ” de Rembrandt. Il ne s’agit plus de représenter une “ scène ” mais de voir et comprendre ce qui se passe dans l’objet même du corps. Il n’est plus tenu ni comme simple énoncé pictural  Il s’agit de mener l’enquête  aux tréfonds de la féminité. Elle est à la fois désincarnée et réincarnée.

 

Une telle archéologie de la féminité demande à celle qui la fomente un constant dépassement puisqu’il s’agit de fouille non au corps mais dans le corps.  Une nouvelle fois – mais selon de nouvelles modalités – Eugénie Jan va au coeur de la féminité. L’artiste expérimente une approche capable de présenter une autre réalité. Les sculptures du fond de la tête proposent une métaphore inédite. Aussi subtile que drôle elle met à mal bien des idées reçues. L’artiste crée un “ incarnant ” aussi éloigné d’un art biologique que du bio-art en une expérience encore plus constitutive et coruscante. L’artiste invente ainsi son "Janre" humain.

 

Entre la machine corps et le corps-machine bien des choses se jouent dans un univers puissant, baroque d’apparence et dans lequel tout un théâtre du monde s’inscrit. Il s’agit d’effacer le disparu et le tu de l’histoire des femmes, de foudroyer l’image  reproductive  fabriquée par les mâles. A sa manière Eugénie Jan appartient au registre des dernières héroïnes féminines de Sade : celles qui ont tout compris et renvoient  les usurpateurs de leur corps et les faussaires de vie en une autre demeure. L’artiste érige les images qui ne sont plus enfin rendues à une simple nature de masque et de cendres. Arrachant la peau mais aussi les os surgit une féminité dont le réel est creusé et les songes exhaussés.

 

L’oeuvre effectue la transition d’un monde de l’opaque  et de la continuité à celui d’une fluidité et de l’élargissement. Les vieilles barrières jadis solides et sacrées tombent. Et l’artiste travaille avec le vivant pour une Genesis qui établit des « corps-élation » inédites. Sur le plan poétique, plastique et  philosophique elle met à mal un pseudo « éternel féminin » pour l’appel à une féminité active et révoltée.

 

 

Eugénie Jan

 

 

Eugénie Jan

 

 Eugénie Jan, « Mais qu’est-ce qu’elles ont dans la tête ? », Galerie Eliasz’art, 42 quai des Célestins, Paris IVème, du 8 au 18 mars.

 

Par Art Point France - Publié dans : Sur et hors de la toile : J.-P. Gavard Perret - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
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