Images du labyrinthe
« Le labyrinthe est une prison où la vie s'éveille.»
Olivier Capparos
Plaie vive, la toile est ce tissu charnel où vient s’inscrire l’envers d’une âme. Du moins est-ce là le sens que lui octroie l’œuvre meurtrie d’Agnex. Puisant ses forces à même les
bruissements moites de la matière, son oeuvre – telle une sorte de Grand œuvre alchimique - nous emporte aux confins du visible – là où le fond vivant se mêle à la figure mouvante, et l’essence -
en son balbutiement - à l’accident qui la défigure en lui donnant forme.
par Frédéric-Charles Baitinger
« Une création est une production de rien ; l’occasion est ce rien qui fait tout surgir1. » Voilà sans doute pourquoi l’art d’Agnex repose sur ce principe flottant,
mouvant, et comme toujours sur le point de lui échapper : la tache. Puissance passive contenant virtuellement sa forme, la tache fonctionne dans son oeuvre comme une sorte de maïeutique
inconsciente. Excédant les limites du langage, ses tourbillons nous emportent aux confins de l’étrange – là où le dicible ne couvre plus la totalité de notre expérience.
« Je fabrique des portraits d'âme, des clichés de sensations, des paysages d'inconscient. »
Bien plus symptomatique que symbolique, l’œuvre d’Agnex ressemble à ces vestiges dont parle Thomas d’Aquin2 ; à ces fragments de matière n’étant ni eux-mêmes (une chose) ni autre chose (un
signe) mais une sorte de composé des deux (comme peut l’être la fumée pour le feu). Tantôt matière pure, tantôt signifiant flottant, Agnex cherche, dans les intervalles du visible, les
linéaments d’une figuration plus mobile et plus libre ou, pour le dire encore autrement : une poétique du monstrueux et de l’accident.
« Je suis un explorateur de mondes intérieurs, peut-être les miens, peut être ceux de l'inconscient collectif, peut être les deux. »
Tout est là, dans cette préséance du fond sur la figure qui le hante ; dans ce primat du donné faisant basculer l’Idée dans un grouillement sans consistance. C’est pourquoi Agnex n’est pas
seulement peintre mais médium - puisque son processus créatif (l’intention guidant son geste) n’obéit à aucune image mentale ; mais tend, au contraire, à se confondre avec la nécessité
somnambulique d’un lapsus ou d’un acte manqué.
« Je ne travaille pas avec ma vue car je ne travaille avec aucune référence à l'extérieur. Tout sort du fond du labyrinthe. »
Respectant, à sa manière, cette formule paradoxale de l’Evangile – que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite – l’œuvre d’Agnex implique, dans sa structure même, une sorte de schize ou
de dédoublement. D’une main, l’artiste se désengage de son œuvre, s’abstrait de sa propre composition (comme si, de cette déprise devait naître un monde sans créateur – un monde
orphelin) ; tandis que de l’autre, elle s’empare de la ligne pour venir tracer, à même ce magma informe, les linéaments d’une nouvelle saisie intuitive de la forme.
Ni tout à fait lyrique, ni vraiment abstraite, cette œuvre est la plaie vive d’une âme errant dans son labyrinthe - c’est pourquoi, à l’instar d’Œdipe, écoutant avec circonspection les paroles de
l’oracle, nous ne pouvons que chercher à deviner leur sens mystérieux qui, par bien des côtés, ressemble à ces petits poèmes japonais (haïku, tanka, waka) dont l’inspiration se perd dans le cours
insaisissable du temps.
Des fragments de matières
Gisent, épars, sur la toile
Comme des lignes, parfois,
Flottent sur la mer.
1 S. Kierkegaard, Ou bien Ou bien, Premières Amour. Cf. aussi : « Tous ceux qui ont eu quelques fois le désir de créer une œuvre ont sûrement remarqué que c’est une petite
circonstance fortuite et extérieure qui devient l’occasion de la création proprement dite. »
2 « Le vestige représente à la façon d’un effet qui représenterait sa cause sans atteindre à la ressemblance spécifique. » Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia 93,6
Photos : (1) Lui , (2) Baigneuse, (3) Equilibriste
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