Mardi 20 février 2007 2 20 /02 /2007 07:12

Le rêve de Joseph K.

du 17 février au 25 mars 2007

 

collégiale Saint-Pierre-le-Puellier - Orléans (45)

église saint-Etienne  -  Beaugency(45)

 
 

Gérard-Georges Lemaire, spécialiste de Kafka est le commissaire de l'exposition "Le rêve de Joseph K. qui réunit les oeuvres de vingt huit artistes autour du thème de l'identité dans deux lieux, la collégiale Saint-Pierre-le-Puellier à Orléans, l'église Saint-Etienne à Beaugency. Sept grandes toiles de Bernard Lacombe, portrait de kafka et peintures inspirées du Château sont présentées  à Orléans alors qu'une suite de dessins préparatoires à ce travail sont accrochés à Beaugency.

Lire le texte de Pierre Givodan :  Lacombe et Kafka

 

Bernard Lacombe Bernard Lacombe
   

 

Nous ne résistons pas au plaisir de retranscrire, le chapitre 2 du Château

 

 Barnabé

Ils s'étaient donc retrouvés assis à trois, pas très loqua­ces, à une toute petite table de l'auberge, devant des bières, K. au milieu, un assistant de chaque côté. Eux mis à part, il n'y avait qu'une tablée de paysans, comme le soir précédent.

– Ce n'est pas commode avec vous, dit K. en continuant de comparer leurs visages comme il le faisait de­puis un moment, vous ne vous distinguez que par vos noms, sinon vous vous ressemblez... (il hésita, puis continua malgré lui) sinon vous vous ressemblez comme deux serpents.

Ils eurent un sourire et dirent, comme pour se défen­dre :

D'habitude, on nous distingue bien.

Je veux bien le croire, dit K., j'en ai moi–même été témoin; mais je ne vois qu'avec mes yeux, et avec mes yeux je ne vous distingue pas. Aussi je vous traiterai comme si vous ne faisiez qu'un et je vous appellerai tous les deux Arthur ; c'est bien un nom que porte l'un d'entre vous, serait–ce toi ?

– Non, dit celui qu'avait interrogé K., moi je m'appelle Jérémie.

Bon, ça n'a pas d'importance, je vous appellerai tous les deux Arthur. Si j'envoie Arthur quelque part, vous irez tous deux ; si je donne un travail à Arthur, vous le ferez tous les deux ; cela présente pour moi le grave inconvénient que je ne peux pas vous employer à des tâches différentes, mais en revanche cela présente l'avantage que vous serez solidairement et pleinement responsables de toutes les tâches que je vous aurais assi­gnées. Peu m'importe comment vous vous répartirez le travail, seulement vous ne pourrez jamais vous disculper en accusant l'autre ; à mes yeux vous ne faites qu'un.

Ils méditèrent le propos, puis dirent.

– Ce serait fort déplaisant pour nous.

– Mais certainement, dit K., ce ne saurait naturelle­ment être que déplaisant pour vous, mais je n'en démordrai pas.

Depuis un petit moment déjà, K. voyait l'un des paysans rôder autour de la table ; enfin il se décida, s'approcha d'un des assistants et s'apprêtait à lui chuchoter quelque chose.

– Pardon, dit K. et il se leva en frappant sur la table. Ce sont mes assistants et nous avons à parler. Personne n'a le droit de nous déranger.

– Oh, excusez, excusez, dit le paysan effarouché en repartant à reculons vers ses camarades.

K. se rassit et reprit:

– Notez surtout bien ceci : vous ne devez parler à personne sans ma permission. Je suis un étranger dans ce pays et, si vous êtes mes anciens assistants, vous êtes aussi des étrangers. Étrangers tous les trois, nous devons nous serrer les coudes, topez là !

Avec une docilité excessive, ils tendirent leurs mains. K. dit:

– Épargnez–moi vos grosses pattes ! Mais la consigne est à appliquer. Je vais aller me coucher et je vous conseille d'en faire autant. Aujourd'hui, nous avons perdu une journée de travail, il faut que nous commen­cions demain de très bonne heure. Vous vous procurerez un traîneau pour monter au Château et vous serez à six heures là, devant l'auberge, prêts à partir.

– Bien, dit l'un d'eux.

Mais l'autre lui coupa la parole:

– Tu dis « bien » et tu sais pourtant que ce n'est pas possible.

– Silence, dit K., vous voulez sans doute commencer à vous distinguer l'un de l'autre.

Mais le premier reprenait déjà :

– Il a raison, c'est impossible de monter au Château sans autorisation, quand on est étranger.

– Où peut-on faire une demande d'autorisation ?

– Je ne sais pas, peut-être auprès de l'intendant.

– Alors, nous allons faire cette demande par téléphone ; appelez immédiatement l'intendant, tous les deux.

Ils se ruèrent sur l'appareil, obtinrent la communication (comme ils se bousculaient ! extérieurement, ils étaient d'une docilité comique) et demandèrent si K. pouvait venir au Château le lendemain avec eux. Le « non » qui fut répondu s'entendit jusqu'à la table de K., mais la réponse était plus explicite encore: « Ni demain, ni une autre fois. »

– Je vais téléphoner moi-même, dit K. en se levant.

Alors que jusque-là, mis à part l'incident du paysan, K. et ses assistants n'avaient guère retenu l'attention, ce dernier propos fit dresser l'oreille à tout le monde. Tous les présents se levèrent en même temps que K. et, bien que le patron cherchât à les refouler, se groupèrent en demi-cercle autour de K. et du téléphone. En majorité, ils estimaient que K. n'obtiendrait pas la moindre réponse. K. dut les prier de faire silence, disant qu'il ne leur demandait pas leur avis.

L'écouteur émit un bourdonnement comme K. n'en avait jamais entendu au téléphone. C'était comme si le bourdonnement de voix enfantines innombrables (mais même ce bourdonnement n'en était pas un, c'était plutôt le chant de voix lointaines, extrêmement lointaines), comme si ce bourdonnement se combinait de façon pro­prement impossible pour donner une seule voix, haute mais forte, qui frappait l'oreille comme si elle exigeait de pénétrer plus profondément que dans le piètre organe de l'ouïe. K. écoutait sans téléphoner, il avait appuyé son bras gauche sur le pupitre de l'appareil et il écoutait.

Il ne savait pas depuis combien de temps, jusqu'à ce que le patron le tire par la manche, lui annonçant qu'un messager le demandait.

– La paix ! cria K. sans se dominer.

Sans doute avait–il crié dans le téléphone, car voilà que quelqu'un répondait. Cela donna la conversation sui­vante :

– Allô, ici Oswald, qui est à l'appareil ?

C'était une voix sévère et hautaine, avec un petit défaut d'élocution qu'on cherchait à compenser, crut sentir K., par un surcroît de sévérité. K. hésitait à se nommer, ce téléphone le désarmait, l'autre pouvait le rembarrer sè­chement et raccrocher, et K. se serait alors fermé une porte qui n'était peut-être pas sans importance. Les hésitations de K. impatientèrent l'homme, qui répéta :

– Qui est à l'appareil ? Et il ajouta: J'aimerais qu'on appelle un peu moins souvent depuis ce poste, on vient déjà d'appeler à l'instant.

K. ne releva pas et, se décidant brusquement, dit :

– Ici l'assistant de M. le géomètre.

– Quel assistant? Quel Monsieur? Quel géomètre?

K. se rappela la conversation téléphonique de la veille et dit sèchement.

– Demandez à Fritz.

Cela marcha, à son grand étonnement. Mais il s'étonna encore davantage de la cohésion de ces services. On répondait en effet:

– Je suis au courant. L'éternel géomètre. Oui, oui. Et ensuite ? Quel assistant ?

– Joseph, dit K.

Il était un peu gêné par les murmures des paysans derrière son dos, ils n'approuvaient manifestement pas que K. ne déclinât pas sa véritable identité. Mais K. n'eut pas le temps de s'occuper d'eux. le conversation requit toute son attention. On rétorquait:

– Joseph ? Les assistants se nomment... (un temps, manifestement on s'enquérait des noms auprès de quelqu'un d'autre)... Arthur et Jérémie.

Ce sont les nouveaux assistants, dit K.

– Non, ce sont les anciens.

– Ce sont les nouveaux, tandis que moi je suis l'an­cien assistant, qui a rejoint aujourd'hui M. le géomètre.

– Non ! cria le téléphone.

– Alors, qui suis-je ? demanda K. sans se départir de son calme.

Et au bout d'un petit moment la même voix, qui avait le même défaut d'élocution et qui était pourtant comme une autre voix, plus profonde et plus imposante, dit:

– Tu es l'ancien assistant.

K. écoutait encore ce timbre de voix et, pour un peu, il n'aurait pas entendu la question qui suivit:

– Que veux-tu ?

Il aurait préféré raccrocher. Il n'attendait plus rien de cette conversation. Il se força à demander encore rapide­ment:

– Quand mon maître peut-il venir au Château ?

– Jamais, lui fut-il répondu.

– Bien, dit K. et il raccrocha.

Dans son dos, déjà les paysans le serraient de près. Les assistants lui coulaient des tas de regards obliques et s'efforçaient de contenir cette foule. Mais ce ne semblait être qu'une comédie, d'ailleurs les paysans parurent sa­tisfaits du résultat de la conversation et peu à peu se laissèrent faire. C'est alors que leur groupe fut fendu par l'arrivée rapide d'un homme qui vint s'incliner devant K. et lui remit une lettre. K. garda la lettre à la main et regarda l'homme, qui sur le moment lui sembla plus important. Il existait une grande ressemblance entre lui et les assistants, il était aussi svelte qu'eux, ses vêtements étaient tout aussi cintrés que les leurs, il avait la même agilité preste et pourtant il était tout différent. Comme assistant, K. aurait préféré l'avoir lui, et comment! Il lui rappelait un peu la femme au nourrisson qu'il avait vue chez le maître-tanneur. Son vêtement était presque blanc, il n'était sans doute pas en soie, c'était un vêtement d'hiver comme tous les autres, mais il avait la délicatesse et la solennité d'un vêtement de soie. L'homme avait un visage lumineux et ouvert, ses yeux étaient extrêmement grands. Son sourire avait quelque chose d'extraordinairement encourageant ; il se passa la main sur le visage comme s'il voulait chasser ce sourire, mais il n'y parvint pas.

– Qui es-tu? demanda K.

Je m'appelle Barnabé, dit l'homme, je suis messager.

Quand il parlait, ses lèvres s'ouvraient et se fermaient d'une façon virile et pourtant douce.

– Cela te plait, ici ? demanda K. en montrant les paysans.

A leurs yeux, K. n'avait rien perdu de son intérêt, et ils tournaient vers lui leurs faces littéralement tourmentées - on aurait dit qu'ils avaient reçu un coup qui leur avait aplati le crâne et que les traits de leur visage avaient été dessinés par la douleur ainsi provoquée ‑, leurs grosses bouches béantes et lippues, mais avec cela ils ne regar­daient pas vraiment, car parfois leurs regards se four­voyaient et, avant de revenir, restaient longuement fixés sur quelque objet indifférent. Et puis K. montra aussi les assistants qui se serraient à bras le corps et joue contre joue avec un sourire humble ou bien railleur, il montra tous ces gens comme s'il avait présenté là une compagnie qui lui était imposée par des circonstances particulières et comme s'il s'attendait - avec connivence, et c'est bien ce qui lui importait - à ce que Barnabé fit intelligemment la différence entre ces gens et lui.

 

informations pratiques :

collégiale Saint-Pierre-le-Puellier

Place Saint-Pierre-Puellier, 45000 Orléans 
Tel : 02 38 79 24 85
du mardi au vendredi : 10h -12h30 et 13h30-18h
samedi et dimanche : 14h-18h

 

Eglise saint-Etienne 

place du Matroi 45190 Beaugency

Tel 02 38 46 10 47

du mardi au vendredi 14h30-17h30

samedi  10-12h et 15h-18h

dimanche 15h-18h

Par Art Point France - Publié dans : Centre : expositions - Partager     - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
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