Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /Jan /2007 06:32
Jean-Paul GAVARD-PERRET

MICHAËLE-ANDREA SCHATT

SUR L'ORDRE ET LA BEAUTE DES RUINES

" l'ordre et la beauté des ruines, car ici, l'ordre c'est elle "
(Guillaume Apollinaire).

Michaële-Andréa Schatt, Notes éparses - autour de l'île de Nantes, Le Ring, Nantes, février-mars 2007, Catalogue aux éditions Joca Seria (Nantes), Editions de 8 triptyques lithographiés avec Le Petit Jaunais (Nantes).

 

Michaële-Andréa Schatt La photographie est l'anti-image de ces fonctionnaires dont la présence, pour être attendue, n'en est pas moins iconoclaste puisqu'ils font du paysage un lieu dévasté. Dès lors Michaële-Andrea Schatt à travers ses diptyques, triptyques fait sienne la figure de l'artiste vagabonde, du déserteur impénitent, du fier apostat. En quête d'un ailleurs, elle arrive autour de l'île de Nantes après la " catastrophe ". Trop tard sans doute car les voyageuses impatientes arrivent toujours trop tard. La femme des ruptures n'aura donc pas été le rayonnant témoin mais elle trouve l'insaisissable et scandaleuse continuité de la vie face à la persistance de la presque friche qui pèse comme un cadavre sur les bras de la ville.



La photographe a beau se réclamer d'une civilisation de mangoustes et de cérastes anarchiques, elle doit se rendre à l'évidence : la docte ignorance de ses photographies émancipées pèsera toujours plus lourd que la poussière ou les flaques du paysage évanoui. En quittant ses terres pour Nantes peut-être rêvait -elle aux tumultes des villes sans nom, mais son périple la conduit à un nuage d'atomes. Peu importe cependant car entre destruction et reconstruction elle dévore les nuages qui surplombent le lieu avec l'appétit d'une brute.


L'univers en ruine met donc à l'épreuve l'arrogance de la photographe. Et elle saisit l'incontournable devoir de reconstruire le lieu désintégré afin d'en marquer la victoire de la vie obstinée sur l'exception qui devient de moins en moins exceptionnelle en nos contrées désindustrialisées. Les images de Michaële-Andrea Schatt - toujours enchaînée au devoir d'être résolument là où elle se trouve même lorsqu'il s'agit d'un passage - sont d'une certraine manière terrassées par ce qu'elles découvrent et l'émotion qu'elles suscitent. Cependant, femme pugnace aux semelles de vent, la photographe fait sa demeure de tout, et pas n'importe quelle demeure : un nid d'araignée qui voyage par les tempêtes sans se défaire.



Certains y voient la vanité des vanités à quoi la photographe répond : ma demeure est aussi une ville froide qui pue d'orfraies. Car, confrontée à l'absurdité de la reconstruction, avec le sentiment que l'histoire de Nantes est désormais derrière,  elle se trouve saisit par une réalité non ultime mais à reconsidérer. Elle est donc face à une expérience douloureuse de la modernité qui du passé fait table rase.



Dès lors une question se pose : l'île de Nantes a-t-elle jamais existé ? Le soupçon s'installe :  elle n'a peut-être jamais existé. On a fait une grande propagande là-dessus mais il n'y a jamais eu d'île ici, si ce ne sont des subsistances d'une époque révolue entrée dans l'Histoire. Tout se passe alors comme si l'évidence était insupportable à l'exilée naïve et insolente à la fois.



Toutefois, après la Fin, c'est le Présent qui s'étire en baillant. C'est l'heure où les ponts sont coupés. La parole est à l'Etrangère : l'heure a sonné : il faut ouvrir l'obturateur pour saisir ce passage afin que nul ne l'ignore et commencer à donner une leçon ombilicale. La photographie intime alors un ordre : sortez de vos tombes, ruinez le tertre, bousculez la pierre. L'artiste se doit de convaincre les renégats loin de l'atroce légende du XXè siècle et ce qu'elle a laissé comme ruines sous tant de facettes.



Face au long dépérissement de l'île, il y a donc ce contraste photographique qui saute aux yeux. Au milieu des décombres, la photographe vit ou revit l'expérience du déracinement sans simplement pleurer l'abandon de lieu qui n'ont plus de " raison " (sic) d'être. C'est pourquoi de telles photographies ne sont pas seulement celles d'une terre orpheline. Michaëla-Andrea Schatt tente d'établir sa demeure à l'ombre de ceux qui creusent sans relâche, dans la certitude que ce qu'ils veulent reconstruire pourra fournir une vie nouvelle. Son " voyage " ne possède donc pas que la couleur noire et rouge du désespoir. Le rouge est là afin de raviver le sang de ce qu'on croyait être la perte d'une civilisation annulée brutalement.



Il se peut alors que la photographe avance dans ce no man's land avec la certitude que le monde à venir n'exclura pas les aventuriers, les hommes d'honneur, les forçats de la vérité et tous les justes. Et si dans l'île elle ne reconnaît rien, elle saisit tout. De ce qui semble soldé pour tout compte (et même si les touristes n'ont jamais vanté le climat et la couleur locale de l'île) la photographe jubile. Celle dont le sang dérape toujours vers les racines du désordre tient peut-être là sa revanche. A défaut de tracer les contours d'un territoire pour y bâtir sa demeure, l'artiste garde ce sursaut contre une civilisation qui consacre le règne des médiocres, des matérialistes.



Trahison ou régénérescence ? Tout ce qu'on peut dire c'est que Michaëla-Andrea Schatt porte le coup de grâce à une culture à l'agonie, elle n'en précipite pas seulement la fin, elle veut y voir un recommencement là où ce ne serait plus seulement les violents qui l'emportent. Voyageant léger, la photographe ne se veut donc pas seulement l'exilée : elle n'a pas qu'un cadavre sur les bras mais l'avenir devant elle, devant soi.

 

Michaële-Andréa Schatt, notes éparses – autour de l’île de Nantes


Exposition du 3 février au 31 mars 2007


Vernissage : vendredi 2 février

Le Ring artothèque de Nantes

Espace Jacques Demy - 24 quai de la Fosse - 44 000 Nantes
Tél. : 02 40 73 12 78 - Fax : 02 40 69 89 08


Michaële-Andréa Schatt est peintre. Elle n’en poursuit pas moins sa recherche autour du paysage à travers dessins et photographies. Ce sont ces recherches qui seront présentées au Ring, appliquées à un territoire voisin, longtemps si éloigné, l’île de Nantes ; un espace en devenir et en mouvement, où rien ne semble encore totalement stabilisé. Espaces intersticiels où poussent des herbes sauvages que cert ains qualifient de mauv aises...
Co-production La Rairie, centre d’arts contemporains, Maison de la Culture de Loire-Atlantique, Le Ring, artothèque de Nantes. Publication d’un catalogue, éditions Joca Séria, Nantes.

 
voir aussi : le site du Ring
Par Art Point France - Publié dans : Sur et hors de la toile : J.-P. Gavard Perret - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
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