Lundi 11 décembre 2006 1 11 /12 /Déc /2006 12:09

Les livres d'artiste de Christian Boltanski

 

jusqu'au 25 février 2007

Médiathèque des Abattoires, Toulouse

 
  Christian Boltanski

Vitrine de référence, 1971 Centre Pompidou

 

Auteur en 1969 de l’un des premiers livres d’artiste français, Christian Boltanski a publié depuis plus d’une cinquantaine d’ouvrages, qui s’intègrent dans l’ensemble de son œuvre. Hanté par la mémoire et les traces que le passé laisse dans l’histoire, l’artiste collecte, conserve et inventorie des photographies de personnes, de gestes ou d’objets, comme pour figer le temps. Quoi de plus approprié que les pages d’un livre qui font se succéder invariablement vrais images ou faux témoignages, pour accueillir ses collections de petits riens qui, une fois mis bout à bout, se muent en memento mori et nous parlent de l’écoulement du temps ou de la fragilité du souvenir.



Des premiers ouvrages faussement autobiographiques tournés vers l’enfance, en passant par les inventaires d’objets ayant appartenus à des inconnus et jusqu’à l’évocation d’une histoire appartenant à la mémoire collective, le contenu de ses livres suit le cours de ses obsessions. Et le format particulier du catalogue se prête parfaitement bien à ses accumulations, à ses énumérations qui, à la manière d’une archive – ou d’un musée - tentent de préserver l’éphémère.



Dans ses premiers livres, Christian Boltanski mène l’enquête et reconstituent ses souvenirs de jeunesse par la collecte d’anciens clichés représentant des gestes ou de menus objets du quotidien ("Recherche et présentation de tout ce qui reste de mon enfance", 1969). Mais l’apparente vérité n’est que faux-semblant et les reportages sont truqués car l’artiste s’intéresse moins aux reliques de sa propre vie qu’aux témoignages d’une enfance vécue par tous mais qui la première, s’éteint en chacun de nous.


Il révèle rapidement la supercherie, en substituant volontairement à l’effet de réel du reportage la fiction affichée de l’art théâtral. L’adulte rejoue alors devant l’objectif des scènes d’enfance puis, déguisé en clown, les singe dans un décor colorié qui ne se donne que pour ce qu’il est ("Saynètes comiques", 1975).



Une fois sorti de la peau d’un personnage désormais trop lourd pour lui, Christian Boltanski explore la mémoire d’autrui. En 1973, il écrit à quelques conservateurs pour leur soumettre son projet des Inventaires, soit l’acquisition par le musée d’une vente après décès d’une personne anonyme que l’artiste se charge de classer, présenter et étudier ("Inventaire des objets ayant appartenu à une femme de Bois-Colombe", 1974).



La photographie qui jusque là était mensongère, brouillant la distinction entre sauvetage et fabrique du passé, devient destructrice et efface ce qu’elle devait conserver. Et la collection qui semblait retenir les traces de vie devient une accumulation des preuves de mort. Les reliques semblent abandonnées et ne jouent plus le rôle que l’on attend d’elles : plutôt que de prolonger la vie, elles rappellent la mort ("Sachlich", 1995).



De 1976 à 1985, l’artiste se détourne du livre d’artiste. Les Compositions qu’il réalise alors, grandes photographies en couleur accrochées au mur, sont en rupture avec ce qui précède. Elles semblent suivre un mouvement de retour à la peinture et aux "jolies images", lié pour partie au constat d’échec d’un art idéologique et démocratique en prise avec le monde.



Il revient à nouveau au livre en 1986 et aux photographies noir et blanc qu’il assemble dans des installations sombres et monumentales, vastes Leçons de ténèbres qui interrogent la mémoire collective. Il utilise alors de photos de classe et des portraits d’enfants, isolés et démesurément agrandis de manière à révéler ce qui en eux est insaisissable à l’œil nu. Le travail de la mort est à l’œuvre dans ses visages sans identité, aux traits estompés, creusés et mangés d’ombre. A la lecture, chaque page apparaît puis s’efface, laissant croire furtivement à une vie aussitôt anéantie ("Classe terminale du lycée de Chases" en 1931 Castelgasse-Vienne", 1987). La répétition des pages, l’accumulation des visages, rend alors perceptible l’ampleur de l’hécatombe et l’universalité d’une fin annoncée. Puis l’énumération suffit, sous la forme de vignettes mises bout à bout ou d’une liste de noms, à évoquer la violence de la mort.



Dans une autre série de livres, Boltanski s’en prend aux notions de crime et de culpabilité. En mélangeant sur une même page les photos des bourreaux et de leurs victimes sans que rien ne permette de les distinguer ("Archives", 1989), en alignant les souvenirs heureux de soldats nazis dans d’élégants albums photos ("Sans-souci", 1991), il laisse ressortir la dualité originelle de la nature humaine, mi-ange, mi-démon, l’innocence et la culpabilité qui sommeillent en chacun de nous.



Ces livres récents convoquent mémoire collective et passé individuel et confrontent les traces de la vie de Christian Boltanski aux jugements des autres ("La vie impossible", 2001) ou aux archives de l’histoire ("6 septembres", 2005). Que retenir de toutes ces années écoulées au regard de la somme des images et des témoignages collectés sur la vie d’un homme et le devenir du monde ? La quête est désespérée et la mémoire fuyante : la vérité fluctue au gré des points de vue et se noie dans le flot des images. Mais à défaut de cerner un personnage, chacun peut retirer quelques éléments de réflexion sur sa propre existence.



Les œuvres de Christian Boltanski ne se concluent pas : elles questionnent le lecteur et le contraignent à ne pas oublier. Elles sont comme des monuments à la mémoire vive qui, s’ils ne gravent aucun événement éternellement dans la pierre, en réactive à chaque page le souvenir.

 

informations pratiques :

les Abattoirs
76, allées Charles-de-Fitte
31300 Toulouse - France
Serveur vocal : 05 34 51 10 60
Tel : 05 62 48 58 00
Fax : 05 62 48 58 01
lesabattoirs@lesabattoirs.org

A la Médiathèque

Entrée libre
Ouvert du mardi au samedi de 14h à 18h
sauf jours fériés

 
voir aussi : le site des Abattoirs
Par Art Point France - Publié dans : Liber amoris - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
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