Lundi 16 octobre 2006 1 16 /10 /2006 09:40

Ces prés sont-ils trop verts
Et bons pour des goujats ?

TAON1 de Patrick Mayoux

 

"Voici la première "chronique du taon des deux côtes". Deux côtes, Ouest et Sud-est, et le taon, qui souhaite piquer contre l'indifférence, ou au moins piquer la curiosité. Cette chronique-ci est polémique, pour répondre à une injonction que je m'étais faite, de répliquer à un machin indigne. Mais le taon ne voudrait pas s'épuiser à piquer cafards et baudruches."  Patrick Mayoux

 

Jacques Prévert, où niche-t-il de nos jours ? Aux écoles sans doute les enfants apprennent et même retiennent un peu de Prévert, En sortant de l'Ecole, par exemple , et puis des chanteurs, peut-être plus volontiers des chanteuses font quelquefois un récital Prévert (en luttant contre le genre commémoratif), et puis l'émission Là-bas si j'y suis, à la radio d'avant la dernière mise au pas, s'employait à en transmettre le goût, enfin dans pas mal de mémoires du dernier demi-siècle couvent toujours, comme des lueurs, de petits foyers,  des flambées à l'occasion Tentative de description d'un dîner de têtes à Paris-France, ou Dans ma maison ,et bien d'autres encore. De quoi répondre : oui, il y a une sorte de vie après la mort ; dans le cas présent, pour quelqu'un qui avait délivré des paroles assez dégourdies pour courir un peu partout.


Nous n'ignorons pas sa célébrité par le cinéma, et par ceux de ses textes que Kosma a su faire chanter de sorte que cette chanson était la tienne/ c'était ta préférée je crois/ qu'elle est de Prévert et Kosma. Mais il va s'agir ici de ce que Prévert a écrit, simplement écrit, en tenant compte d'un curieux texte publié par M. Houellebecq il y a presque quinze ans, et republié au moins deux fois depuis. Déjà son titre s'aventure à faire entendre un bruit de verre fêlé : Jacques Prévert est un con. Jadis un tel couac se serait soldé par une torgnole ou un coup de pied ajusté -il paraît que Prévert réglait ce genre de comptes sans paroles inutiles. A une époque où le fiel inonde les rivières, essayons de regarder d'un peu près le texte qui consonne avec ce titre tonitruant.


Donc, « Jacques Prévert est un mauvais poète », sa poésie est « médiocre ». Il se serait contenté de chromos : cancres lumineux , beaux voyous et filles généreuses d'un côté, et de l'autre, une bourgeoisie percluse flanquée de curés pernicieux. Il est bien plaisant de voir un pourfendeur d'idoles s'en tenir à un tel résumé, si tronqué que l'on hésiterait à le proposer à des collégiens rétifs.


Limitons-nous à deux objections, monsieur le procureur. Ce résumé (il s'agit plutôt  d'une ponction) omet étrangement cette véhémence procivile qui surgit à tous les coins de Paroles, d'Histoires, de tout ce que Prévert a écrit. Quelle connerie la guerre, une remarque faite incidemment, au fil de l'eau sur Brest, par ce con de Prévert, certes ne peut guère faire sursauter ni les fauteurs insidieux, ni les acteurs délibérés des guerres, ni ceux qui s'en accommodent, tous ceux que ce business florissant a rendus sourds. Mais une parole qui fait mouche procure une sorte de joie sombre, ainsi ce distique, comme une comptine ouvrant sur la noirceur absolue :


Ceux qui donnent des canons aux enfants
Ceux qui donnent des enfants aux canons


Quant à la profondeur du mal, on attend qui dira mieux.
Une deuxième omission rend encore plus ridicule ce résumé de braderie. Partout dans Prévert apparaissent des portraits-éclairs saisis par la bande, une suite accélérée d'aperçus-destructions, litanies d'un Daumier du verbe :


Ceux qui ont du ventre
Ceux qui baissent les yeux
Ceux qui savent découper le poulet
Ceux qui sont chauves à l'intérieur de la tête
Ceux qui bénissent les meutes


Tous ceux-là sont toujours parmi nous. Mais ce qui est plus fort encore, c'est de faire surgir en trois lignes le désespoir incarné- voyez La belle Saison, la fille debout place de la Concorde ( une question en passant : y a-t-il un écrivain qui fasse vibrer le mot « fille » comme Prévert l'a fait ?). Il y a chez cet auteur des dizaines d'instantanés, ou de courts métrages (Fille d'acier, Le désespoir est assis sur un banc ,Rue de Seine..) captant le malheur , le mystère de l'étendue du malheur ; et pourquoi, à quelle fin au juste le capter au vif ? Eh mais, c'est comme Van Gogh : à bon entendeur salut. Or  M. Houellebecq écrit dans l'article précité : « Après la guerre, à peu près à la même époque que Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert a eu un succès énorme ; on est malgré soi frappé par l'optimisme de cette génération. » Optimisme ? Un jour où il serait fatigué de lire Schopenhauer, l'auteur de La poursuite du bonheur pourrait essayer d'ouvrir  Paroles. Dont la devise  pourrait être cet avis du chinois Lu Xun : L'espoir est une illusion, et en cela il ressemble au désespoir. En attendant, c'est à se demander si dans la « génération » de M. Houellebecq, on peut vraiment se faire bien voir en expédiant des jugements sur des oeuvres que visiblement on ne connaît pas (son incise sur Sartre est aussi inquiétante à cet égard). Pour la prochaine réédition de son placet contre Prévert, où il cite Karl Marx, signalons-lui que quitte à indiquer où se trouve une citation, autant ne pas se tromper  : « Les eaux glacées du calcul égoïste », c'est l'élément de la bourgeoisie capitaliste dans Le manifeste du parti communiste, pas dans Les luttes de classes en France.

 

La poursuite du bonheur, donc, c'est un recueil de vers publié en 1997 par le même M. Houellebecq. Nous proposons à qui le voudra de lire , dans ce recueil, L'amour, l'amour (p. 18 de l'éd. Librio, 2000), ou Derniers temps (p. 48), et ensuite dans Histoires, de Prévert, Le tendre et dangereux visage de l'amour, ou encore, dans Paroles, Fille d'acier, déjà évoqué. Les thèmes sont voisins ; or dans L'amour, l'amour, la versification, les rimes, souvent délibérément pauvres mais maintenues comme des bouées, font entendre une voix grêle semblant celle d'un élève, tantôt appliqué, tantôt faussement frondeur, de Jules Laforgue ; un bon bout de chemin parcouru à rebours, alors que le Fille d'acier de Prévert, malgré toute l'emphase des mots de la sorcellerie amoureuse en échec, fait deviner quelqu'un, cette fille avec sa frime, qui a joué, qui a perdu, qui avait peut-être bien joué, qui n'aurait pas dû perdre.


Mais ce qui est sidérant, c'est la parenté fréquente entre les visées de l'anti-Prévert résolu, et celles de ce con, décidément, de Prévert ; ainsi de la volonté de tirer le portrait du monde social invivable, sur des spécimens rencontrés ; mais le morne et le crépusculaire existant par principe chez M. Houellebecq, comment les personnages crépusculaires pourraient-ils prendre vie au fil d' alexandrins téléphonés (Après-midi boulevard Pasteur ,p. 64) ? La comparaison cesse, chacun s'en va sur son chemin.



Empédocle est ce Grec de Sicile passablement ancien, qui avait pensé que la haine et l'amour se disputaient le monde (peut-être que déjà au 5e siècle av. J-C cette vision, à l'état brut, était-elle peu originale).Mais il précise un peu : Le monde grand, tout le cosmos, et le petit monde, chaque humain, par exemple. L'amour : l'attraction universelle, tout ce qui s'assemble et tend à rester assemblé. La haine : la dislocation universelle, qui défait tout ce qui est ensemble. Antagonisme définitif : aucun des deux ne pourra l'emporter définitivement. Mais tantôt l'un, tantôt l'autre a la haute main sur les deux mondes. Empédocle, il y a deux mille cinq cents ans, pensait que nous étions partis sous l'empire de la haine,et pour encore sept mille ans, environ. Voici M. Houellebecq, dans Rester vivant (1991) : « Cultiver la haine de soi. Haine de soi, mépris des autres. Haine des autres, mépris de soi. Tout mélanger. Faire la synthèse. » 1er degré, 2ème degré, alcool à 90° ? Marasme en tout cas, pacte avec l'ennemi, qu'on laisse faire du plâtre dans sa propre tête, selon l'expression d'Henri Michaux. Si nous avons devant nous encore 4500 ans de haine, l'autre force persiste aux lisières. Et pour s'en approcher, il y a de bons compagnons, et d'autres non.    

 

La chronique du taon des deux côtes de Patrick Mayoux

 voir aussi : l'article Michel Houellebecq dans Wikipedia
Par Art Point France - Publié dans : Liber amoris - Partager     - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
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