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On explique trop mal qu'en poésie comme en art le fond n'existe pas. Il ne prend sa "lisibilité" ou sa " visibilité " qu'avec la forme qui le transcende et le
circonscrit car de lui-même il est inexprimable. Et le discours critique n'en est jamais qu'un sous-produit, jamais un avant-poste. La forme est le fond par sa charge
d'émotionnel et d'ineffable d'autant plus puissante qu'elle est musique, rythme, tempo, "mathématiques" pures. Bref ! Qu'elle est de l'ordre de la poésie au sens premier du terme. Ainsi,
pour Topor " les vrais artistes sont ceux qui n'essayent pas de marcher dans les sentiers définis et balisés par les autres ". Et il ajoute : "Les artistes en herbe - ce qu'il faut
toujours essayer de rester le plus longtemps possible - ce sont toujours des coupables ". S'enfantant - comme tout homme - à chaque instant sur un mélange de pulsions, l'artiste crée son
Fatum entre la lumière et l'instinct, à travers sa chair pensante. Surgit alors ce qui le dépasse, qui dépasse le langage (quel qu'il soit : image ou texte) en tant qu'outil de
communication. En cela l'artiste-poète retrouve sa fonction de nomination, de révélation des langages. Nommer ou dessiner revient à donner de l'existence à ce qui n'en avait pas encore.
C'est pourquoi, afin d'y parvenir, il doit casser ce que Leliana Klein nomme "le langage obligé". Il précède la pensée, l'anticipe, pénètre des lieux inconnus de lui-même. A ce
titre et même lorsqu'il est infime son langage découvre pour mettre à mal, par son imagination, les images connues et reconnues. D'où le "pas au-delà" réclamé par Blanchot afin
de faire surgir l'image sourde là même où on ne l'attend pas. Topor avoue : " Il y a des choses formidables parmi les papiers gras ! (...) l'art c'est le papier gras ".
La réflexion que propose Topor dans " Courts Termes " que Bernard Dumerchez a la bonne idée de rééditer est de ce seul ordre véritablement poétique. L'auteur étant celui qui reste
"coupable" d'un cri de vie, d'amour, de poésie et qui toujours à la recherche de l'écriture la plus simple (donc la plus difficile) exhausse une poésie ou une image de vérité intérieure.
Arrabal reconnaît en Roland Topor un auteur et dessinateur " farcesque et facétieux ", le plus profond des philosophes. Il est vrai que Topor s'inscrit parmi les grands poètes et
écrivains de son temps même si on ne lui a pas encore reconnu cette place sous divers prétextes. Ses textes et ses dessins gardent l'ambition, au sein de la ténuité, de ratisser large.
L'auteur remonte le chemin de la vie tout au bout, vers la sagesse qui n'a plus que le goût du temps qui fait long feu. Et en diverses sortes de rhétorique particulière surgit un chant
pour affirmer que la vie est une fête, par tout ce qui en fait le prix même. Alors que les jours abrégés abondent prétrifiants nuages qui voudraient nous recouvrir de leur chape de plomb
sombre.
Sans qu'on s'en rende compte (sans doute parce que son rire était trop fort), Topor, derrière ses facéties, a toujours fait sienne la règle de la sincérité. Ainsi , il casse un "éthos" en
une une sorte d'obscénité au second degré. Son art et sa poésie représentent non un défouloir mais un exutoire à la submersion du temps, un cri total et profond d'amour de la vie. Et si
toujours chez l'artiste la culpabilité est présente au départ, inéluctablement il finit par gagner. Il est capable de créer des mensonges de plus en plus splendides, rattachés toutefois à
la réalité. Il tape dans le mille, "au pif ". Par ce biais, l'auteur revendique non pas une sorte de satisfaction pulsionnelle mais il met en exergue le grain absolu de folie. Celui-ci
donne paradoxalement à l'être un équilibre entre les émois du coeur et ceux du corps. Pour Topor, c'est le moyen de se mettre et de mettre en situation, de livrer à proprement parler ce
qu'on peut appeler l'expérience existentielle majeure. La vie vient ainsi s'offrir avec une évidence que les mots et les dessins ne redoublent pas mais anticipent.
Les textes de " Courts Termes " deviennent une poétique capable de nous faire glisser de l'ombre à la lumière. Nous comprenons ce qui donne poids et légèreté à la vie. Nous touchons du
doigt la légitimité de l'art et de l'écriture. Nous gagnons la compréhension de son art et de son écriture dans lesquels l'expérience sensorielle devient une propédeutique pour dévoiler
par le non-sens ("un homme sans visage possède ses yeux dans les oreilles, dans un ciel couvert de nuage un sexe de femme vient porter la lumière sur un village") ce qu'il en est
du sens. L'être se gonfle ainsi d'un nécessaire excès de vie. Et l'auteur a beau signaler quelques désenchantements, à lire son livre le moindre brin devient bien vite poutre maîtresse.
L'excès existe par l'humour en des évocations dont paradoxalement il actualise un possible excessif "soudain une grive caquette sa philocalie, Icare tombe des nues poursuit sa rechute
entropique".
C'est en cela d'ailleurs que l'oeuvre évite le danger du retour de la simple nostalgie et de ses effets trop faciles et factices. L'humour en effet désamorce l'angoisse du futur comme le
regret des temps révolus. Et grâce à lui nous sentions encore plus en Topor un semblable, un frère en utopie car c'est dans l'équivoque entre l'humour, l'amour de la vie, l'angoisse
(toujours voilée) que peut-être nous "jouissons ". Il ne faut pas chercher ce que ça cache, il convient juste de se laisser prendre à perte de vue, de se laisser emporter d'un texte à
l'autre, d'une image à l'autre. En cette poétique païenne existe quelque chose de religieux. Certes Topor n'écrit pas, ni ne dessine afin de demander des grâces ou afin de nous dédier ses
souffrances. Il fait mieux : il se dédie à ces grâces humaines pour sortir de la souffrance. C'est pourquoi on sent chez lui que la vie est en jeu et qu'elle se dit et se dévoile à
travers toute une série de structures des plus sophistiquées au sein même de ce qui semble la simplicité. C'est bien de telles constructions subtiles que surgit comme une marée montante :
"entre parole et chair se perce la nuit de l'être". Certes celle-ci nous hante encore mais Topor n'arrête pas de nous en détacher, de la soulever.
La vie ici fait donc résistance même lorsque l'horizon pâlit parmi les ombres apesanties. Au plus profond du soir, à proximité de l'ombre, il y a l'humour non-sensique que l'écriture ou
le dessin soulignent par secousses. Et soudain la coque du scarabée éclate. L'être traverse une surface mais il n'est pas englouti au contraire il voit. Il contemple le soir et tout ce
qui joue dessus et qui refait surface jusque dans les "papiers gras" afin de faire parler le corps " au nom de ses organes, ses virus, ses bactéries ". Détestant les choses " trop propres
", Topor a trouvé ainsi par le détritus a ce passage, de l'ordre de la destruction, de la nécessaire destruction. Le poète et dessinateur nous pousse ainsi à aller du défini à l'infini, à
gratter plus profond même si seules les apparences semblent données à voir un réel auxquels il ajoute par la subversion de ses rires d'ébonites l'espoir. Ainsi le " défunt sursitaire "
sera est capable de tailler " la forcenée stupeur ".
Il y a donc toujours cette folie de l'art et de la poésie qui engendre l'émotion aux parois du silence. L'infime et l'infinité surgissent de ce passage, ce suspens, ce vertige au dessus
du vide dans le choc de la sensation au moment même où la poésie se méfie des images et ces dernières de la première. De la sorte le lecteur pénètre des cercles, s'approchent d'un centre
jamais atteint. Tout malgré cela peut être sauvé car la poétique de Topor fait sourdre ce qu'exister veut dire : il y a chez lui ce Spruch, cet arrêt, ce verdict, l'axe d'une vie
dans la violence de l'émotion avant que la mort ne soude enfin les lèvres de celui qui parce " qu'il n'aime pas être un pion dans le jeu des autres " osa parler et dessiner pour créer
dans la désharmonie apparente et la " saleté " ce qui mérite d'être regardé et lu.
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