Partager l'article ! Robert Longo: du 27 juin au 20 décembre 2009 Musée d'art moderne et contemporain - Nice ...
du 27 juin au 20 décembre 2009
Musée d'art moderne et contemporain - Nice
Une réflexion sur notre monde.
Sur la scène artistique américaine contemporaine Robert Longo se démarque par la puissance de son expression, en partie grâce à la technique composite qu’il utilise, dans laquelle entre
abondamment l’usage du crayon au graphite, en partie par les sujets qu’il aborde. De tout temps, l’artiste, par le biais de la commande ou spontanément, souvent comme malgré lui, a traduit les
problèmes profonds existentiels de la société dans laquelle il évoluait ; il en est de même avec Robert Longo, dont l’œuvre immense, forte, dramatique, nous oblige à une réflexion sur notre monde
contemporain.
Dès sa prime jeunesse Robert Longo est fasciné par l'univers médiatique, le cinéma, la télévision, les magazines et les bandes dessinées. Il pratique avec une égale réussite la sculpture, la
photographie, la performance ou l’art vidéo. Il est aussi musicien, une guitare basse, au sein du groupe de sa compagne Barbara Sukowa, X PATSYS. C’est d’ailleurs la thématique retenue pour une
de ses œuvres les plus récentes proposées dans l’exposition.
Pour l’exposition de Nice, son choix et celui du commissariat se sont portés sur les séries les plus fameuses de son œuvre, celles qui ont fait sa notoriété internationale, celles qui ont le plus
fortement marqué la critique et le public. On y retrouve les Combines, les œuvres sur papier au crayon graphite et au fusain, des sculptures. Les Men in the Cities des années 80
restituent la solitude de l’habitant des villes dans ces silhouettes dégingandées contorsionnées en des attitudes bizarres, sous l’impact de balles imaginaires, qu’on ne peut s’empêcher de
rapprocher d’un célèbre Jugement dernier. Mais est-ce au tribunal suprême qu’elles sont convoquées ou à une danse macabre ? L’uniformisation de leur vêture les rend inidentifiables,
l’absence ou l’imprécision des visages les dissimulant mieux que ne le ferait un masque. Les Combines allient différentes images de l’actualité la plus tragique selon le principe de
l’assemblage d’images tel que Robert Rauschenberg en a donné maintes propositions jusque dans ses dernières réalisations. Les Vagues (Monsters) sont des incidents uniques de
paysage, spectaculaires et grandiloquents, concentrant en une seule image la quintessence de la notion de nature, une nature par définition incontrôlable et dangereuse. Elles sont des
extrapolations de paysages, des focalisations sur des détails, plus significatives encore par leur échelle exceptionnelle au regard de la technique graphique utilisée ; elles s’en approchent et
dans un lieu aussi feutré que le sont un musée ou une galerie, l’effet en est saisissant, incommensurable. Les champignons nucléaires, sublimes, atroces, sont à mettre en parallèle avec la rose
au faîte de sa maturité : leur explosion et l’éclosion de la fleur sont une seule et même formulation sémantique, celle du phénomène essentiel du déroulement de la naissance à la splendeur
maximale, puis à la mort ; celle de la beauté mortifère, celle du schéma de la vie quelle qu’elle soit, et qui recèle en germe la prescience de la fin.
Bodyhammers, Black Flags - à la fois effigies de la nation américaine et dénis écologiques des compagnies pétrolières - et Combines, font partie de la position critique très
affirmée de Robert Longo vis-à-vis de la politique intérieure et extérieure de son propre gouvernement : l’usage des armes pour une protection individuelle et les débordements que l’on connaît,
l’impérialisme militaire des Etats-Unis, l’hégémonie du pouvoir financier des producteurs de carburant, les effets conjugués sur une population ressortissante asphyxiée ou aliénée… un mental
aliéné qui sourd des images terribles du Freud Cycle. L’univers intérieur qui s’y définit est une conséquence de tout ce qui précède. Il porte la marque ineffaçable d’un quotidien
agressif et d’une réalité masquant sous la plus somptueuse magnificence les symptômes affreux de la guerre et de la pestilence.
Le choix de la technique n’est pas non plus anodin. Si Robert Longo adopte le crayon au graphite ou le fusain sur papier, c’est parce qu’il peut jouer sur la gamme des noirs pour dramatiser son
expression. Les noirs profonds et brillants du graphite, son aspect visuellement presque velouté, la souplesse plastique de son rendu, majorent la vivacité du trait, lui confèrent une majesté
imposante : imposante aussi la dimension monumentale de certaines de ses œuvres, contrastant avec la petitesse traditionnelle du médium. Lorsqu’on remonte dans l’histoire du dessin et a fortiori
du papier, on sait que le dessin, et la gravure qui lui est liée, étaient réalisés sur un support aux dimensions contraintes par les impératifs techniques de la presse à papier. Aussi, toute
l’histoire du dessin s’est-elle accomplie globalement sur des formats réduits. Le fait que Robert Longo ait privilégié une échelle monumentale introduit un différentiel conséquent. Le rendu des
visages d’enfant ou des roses est bien évidemment plus percutant. De même, les Bodyhammers, dont la représentation n’a rien à voir avec l’objet réel, voient leur impact décupler. L’omniprésence
du noir, l’insistance, presque l’hégémonie de cette non-couleur, nous renvoie aussi aux œuvres du XVIIe baroque, et en particulier en Hollande, où les diktats de la Réforme en avaient fait la
tonalité nécessaire à l’expression du drame.
Les Sleeping Children racontent l’univers fantasmagorique des contes de fées que nous avons tous entendus et lus avec délices. Longo joue de ce besoin délicieux inhérent à la
construction mentale qu’est le ressenti de la peur et qu’on connaît, à peine a-t-on quitté le sein maternel. A partir d’un conte allemand, Der kleine Hävelmann de Theodor Storm,
qu’il lisait à son plus jeune fils Joseph, il met en scène dans d’immenses portraits surdimensionnés au graphite, l’innocence enfantine, sa pureté, comme des pages blanches où doivent s’inscrire
un jour les traces de la vie. La juxtaposition dans un même espace des visages enfantins endormis et des champignons nucléaires ou autres images tumultueuses fait figure de mise en garde :
comment peut-on admettre de faire naître des enfants dans un monde tel que le nôtre, soumis à tant d’horreurs, horreurs dont nous sommes grandement responsables ? Peut-être aussi prend-on
l’habitude un peu trop souvent de s’abstraire dans un sommeil profond pour ne pas être atteint ni même concerné par une réalité dérangeante. La métaphore est perturbante dans sa réalité crue et
nue. Mais il n’est rien de doux et de suave dans ce manifeste à l’échelle de l’œuvre d’une vie.
Au fond Robert Longo met en scène nos peurs viscérales, celles de l’instinct collectif et celles plus individuelles que connaît tout un chacun, et il emploie les images les plus violentes de
notre environnement en contraste avec les plus lénifiantes ou apparemment inoffensives comme les roses ou les visages d’enfants endormis, pour créer les séismes susceptibles d’induire une
réaction. Le cerveau humain est capable de pousser très loin ses investigations dans l’exploration des mécanismes naturels jusqu’à savoir les imiter, les transformer, recréer un succédané
trompeur de la nature, mais on sait aussi à quel point les limites se franchissent facilement. Ce démiurge qu’est l’homme contemporain a besoin des limites de l’éthique et l’artiste a sa place
dans les mécanismes régulateurs des dérives potentielles.
Aujourd’hui Robert Longo, américain du Nord, s’impose sur les cimaises du Mamac avec des œuvres impressionnantes de force, de qualité esthétique et de sens, car il s’agit là d’un manifeste à l’échelle universelle sur le mode de vie et d’action de l’homme contemporain et les conséquences de celles-ci. Sous les apparences sublimes d’une lame de fond ou d’une rose épanouie, se cachent les stigmates de notre société. Regarder en face les effets d’un comportement ou d’un système de pensée ne signifie pas s’y inféoder mais se donner clairement l’envie et les moyens d’y remédier, d’aller au-delà.
Gilbert Perlein- Michèle Brun
photos : (1) Sans titre (3 Eric A-B-C), 1980/2000 Fusain et graphite sur papier Triptique : 243.8 x 152.4 cm, chaque Collection Emilio Mazzoli, Modène, Italie , (2) Sans titre (The
Face), 2001 Fusain sur papier marouflé 180.3 x 304.8 cm Collection Siegfried Weishaupt, (3) Sans titre (Ophelia 13), détail, 2005 Encre et fusain sur papier marouflé 151.1 x 151.1 cm, Collection
particulière , (4) Death Star, 1993 18.000 balles en laiton et cuivre; armature en acier Diamètre de la sphère : 91.4 cm Armature : 228.6 x 304.8 cm Collection de l’artiste, (5) Sans titre
(Cathedral of Light), 2008-2009 Fusain sur papier marouflé 5 panneaux : 304.5 x 151.8 cm : chaque Collection Siegfried Weishaupt
Informations pratiques :
MAMAC
Promenade des Arts
06364 Nice cedex 4
Tous les jours de 10 h à 18 h sauf le lundi,
Entrée gratuite