|
Auparavant, en enfermant les danseurs dans des centrifugeuses, sortes d'immenses tambours de machines à laver, le chorégraphe a déjà éprouvé la résistance du corps. Dans "Regi", les
protagonistes luttent contre des tapis mouvants soulevés par des cylindres. Les corps se laissent manipuler par des crues afin qu'un rituel cérémonial s'instaure. Est-ce un combat, est-ce
une alliance, entre l'être et ce qui le manipule ? La machine devient l'immense métaphore agissante. Avec " Régi " émerge une tension violente en une suite d'images qui représentent
autant d'espace de contrainte d'un corps serré au plus près. Parfois renversé, il recherche désespérément sa liberté au dehors et au dedans de lui-même. Ici, le corps abandonné du danseur
"difforme" R. Hoghe devient à la fois matière et sens.
Comme dans "Quintette cercle", " Régi " s'en prend aux mouvements formatés. Le chorégraphe originaire de Chambéry et qui est passé par la prestigieuse école de l'Opéra de Paris crée ainsi
des situations inconfortables aussi bien pour les danseurs que pour les spectateurs. Ceux-ci reçoivent en pleine face des situations paroxysmiques dans ce que le créateur nomme des "
ballets sommaires " mais qui sont tout sauf cela.
Au même titre que "Quintette cercle" ou "Visitation", il y a dans "Régi" un univers "plastique" qui n'est pas sans rappeler celui du peintre et vidéaste Bruce Nauman. Dans son "Antropo/Socio" un homme - plutôt un humanoïde - visage rasé, surgit sur trois vidéo-projections et
sur six moniteurs en hurlant de manière insupportable : "Feed me / Eat me / Help me / Hurt me". Or la danse est un spectacle vivant. Chez Charmatz, l'image n'est plus
distanciée. Le corps est en prise directe avec le spectateur qui devient sa cible. Le plus passionnant dans "Régi" réside dans le fait que le sujet n'est ni neutre ni incarné en une
figure spécifique. Son corps est soumis à une série de processus d'instrumentalisation et de négation de ce qui le constitue. L'être s'il demeure omniprésent acquiert dans sa lutte un
statut bien particulier. Mi ange, mi démon, plus humain et moins qu'humain, il représente une sorte d'étau qui oppresse le corps même du spectateur.
Le langage chorégraphique perd volontairement sa fonction de communication. Les "actants" sont renvoyés à une sorte de vide paradoxal par un mouvement de vagues, vecteur de tous les
dangers. Le corps n'est plus ainsi le lieu d'élection du sens, de la Loi, du Divin. Les repères signifiants sont mis à mal par la machinerie ou plutôt la machination forgée pas Charmatz.
Et soudain la danse - du moins telle qu'on l'entend généralement - n'est plus le lieu de l'expression privilégiée de l'humain perdu, empêtré en un mouvement hallucinatoire. Niés, les
jeux du double que proposent généralement les images chorégraphiques ! Ici l'image humaine n'est plus à proprement parler humaine : elle ne sert plus de similitude, de relique ou de
réplique. Sa présence pourtant demeure incantatoire, fascinante, même si elle nous dégage de tout rapport narcissique de miroir.
D'une certaine manière le miroir est brisé, on passe à travers pour voir derrière un vide par cette mécanisation presque dégagée de tout stigmate particulier. Ainsi dans ce "jeu" rien
n'est joué. Des clés sont là. Le chorégraphe se contente de nous indiquer les serrures qu'elles sont en mesure d'ouvrir, les objets qu'elles peuvent déconstruire.
Le corps sinon "aboli" du moins décalé nous fait toucher à son abîme, à l'abîme de la présence. L'être au monde, l'être à ce monde où il est réduit (les cylindres "jouent" à leur manière
le rôle d'étaux) ne permet de penser notre corps que loin de toute idéalisation. La chorégraphie se trouve soumise à une sorte de décomposition. et de sacrifice nécessaires pour une
résurrection dans un lieu instable où "quelque chose ne colle plus". Mais c'est bien là l'essentiel et cela justifie le prix suprême que vient de recevoir le chorégraphe.
Charmatz crée en effet un art particulier qui ne cultive pas le mythe du beau pour lui-même. Il en propose des métamorphoses par l'artifice programmé d'une laideur qui elle-même devient
objet de beauté par l'émotion qu'elle dégage. D'une certaine façon avec une telle conception ce n'est plus une chorégraphie qu'on regarde, on est regardé par elle. Donc ne regardant que
nous, à nous d'en faire bon usage au moment où le " bossu " Raimund Hogue prend une dimension exponentielle d'humanité. Une humanité non douteuse mais livrée telle qu'elle comme, à
travers les corps dénudés, en dessous de la peau.
|