du 11 février au 14 mars 2009
Galerie Les Filles du Calvaire - Bruxelles
Après avoir attaqué dans les années soixante le règne de l’expressionnisme abstrait, la peinture se permet aujourd’hui un nouvel élan. Elle évolue librement dans un contexte où le peintre peut à
nouveau raconter ce qu’il veut. La narration revient en force. Il y a place, à nouveau, pour le fait divers. On voit là un désir de remettre à l’honneur le personnel et l’intime, dans un monde
informatisé qui ne sépare plus la sphère particulière du domaine public. La peinture, plus que tout autre mode d’expression, peut captiver le monde d’une manière unique. La peinture de chevalet
revient au goût du jour, et l’on peint aujourd’hui sans tenir compte du passé (récent). L’élasticité de la matière picturale sert de métaphore à la flexibilité de la pensée et de l’action. Mais
peu d’artistes sont capables d’engager la peinture dans un discours limité à l’expérimentation, la définition et la « re-présentation » d’un espace que seule l’architecture peut rendre visible.
En le mettant au cœur de leur inspiration, ces artistes traduisent leur désir d’accentuer cet espace et de permettre au spectateur ou au passant de ressentir effectivement son existence. Toute la
production artistique de Vermeersch peut être considérée comme une mise en question tirée de ce mystère : comment un artiste peut-il établir une relation pertinente avec l’espace ? Le choix de ce
principe pictural a pour conséquence le caractère éphémère d’un grand nombre d’interventions et d’installations. Au mieux, elles restent visibles le temps d’une exposition. L’œuvre de Pieter
Vermeersch se distingue par son enracinement dans l’avant-garde internationale qui a suivi les années 1960. Des artistes comme Robert Ryman, Daniel Buren, Sol LeWitt, Dan Graham et plus récemment
Günther Förg et Heimo Zobernig sont des références dont il faut tenir compte en examinant l’œuvre de Vermeersch. De nombreuses œuvres sur verre et plus récemment – sa remarquable
contribution à Free State à Ostende (2006) explorent la couleur dans son rapport à la lumière naturelle ou artificielle. En utilisant des vitrines existantes ou en construisant ses propres
modules, et en appliquant à la main une peinture fluide sur le verre, Vermeersch situe la couleur à la fois dans le minimalisme et dans le gestuel. L’introduction de l’acte pictural dans le
contexte d’une installation statique constitue un beau contrepoint dans un climat artistique qui ne tolère plus qu’un geste laisse des traces.
Il est arrivé également que Vermeersch fasse varier la couleur de ses installations picturales au cours de l’exposition. Il photographiait ces changements
et les filmait en vidéo. De cette manière, il associait son art au cinéma et visualisait le passage du temps par le biais du rapport de la couleur et de l’espace. Cette œuvre n’était pas
seulement le fruit d’un processus aux étapes clairement identifiables ; elle présentait en outre, grâce à la beauté de la couleur, une valeur esthétique. Qu’il se serve d’une vitrine dans une
galerie ou s’approprie toute l’architecture d’un centre artistique comme le Stuk à Louvain (2006), il donne au spectateur l’occasion de voir et de ressentir le monde « d’une autre couleur ». Ces
interventions révèlent les intentions légèrement utopiques de sa démarche dans le monde public. Vermeersch isole et libère l’aspect lumineux de la peinture par l’usage de rampes d’éclairage. La
pellicule du verre fonctionne comme une membrane entre intérieur et extérieur. Les gestes de la main se dévoilent dans les traits de peinture. Dans les boîtes, l’éclairage artificiel cru et blanc
devient, comme dans les œuvres au néon de l’Américain Dan Flavin, la condition de l’existence et de la contemplation de ces œuvres. Le temps et l’expérience du temps sont d’autres éléments
fondamentaux de l’œuvre de Pieter Vermeersch. Le procédé de gradation des couleurs, dont les racines historiques plongent dans le suprématisme et le tubisme, est une stratégie qui permet à
Vermeersch de rendre le temps concrètement visible et perceptible dans la matière picturale, comme s’il s’agissait du mouvement de travelling d’une caméra. La peinture évolue du « vide » au «
plein », entraînant le spectateur dans une histoire abstraite, dotée d’un début et d’une fin clairement identifiables. Au SMAK de Gand (2003), il avait réalisé dans un espace haut et long deux
dégradés de couleur monumentaux. Un énorme miroir, installé perpendiculairement au bout de cet espace étroit, créait une perception infinie. Dans cette salle du SMAK, le spectateur perdait
graduellement tout sentiment du temps et de l’espace. Cette impressionnante intervention dans le contexte d’un musée était ainsi ressentie, paradoxalement, comme coupée de toute histoire.
L’artiste a appliqué le même procédé chromatique dans l’œuvre Black 0 – 100% exterior/interior (2004) au musée Dhondt-Dhaenens à Deurle. Sur un mur identique à l’extérieur et à l’intérieur du
musée, une gradation de couleurs créait une sorte de déroulement du blanc vers le noir le plus sombre. Ce type d’art éveille en toute sobriété des impressions qui dépassent l’anecdote.
Le combat avec le temps et la nature était explicitement présent dans l’installation en plein air de l’exposition Speelhoven (« Terrains de jeux ») à
Aarschot (2003), où Vermeersch avait barré le magnifique paysage d’une ligne jaune horizontale très voyante, comme une marque ou un signal dans la verdure. A la suite du land art – même si
celui-ci se passe de la couleur – Pieter Vermeersch se servait de la peinture pour imposer une marque signifiante, perturbant le paysage idyllique d’une manière à la fois rationnelle/mathématique
et esthétique. Le rapport de forces avec la nature fournissait une fois de plus – comme dans le jeu de la lumière – une dialectique organique, au fur et à mesure que le vert du paysage – support
de l’œuvre – évoluait au cours de l’exposition. La complexité conceptuelle de la production de Vermeersch a trouvé sa synthèse dans une de ses meilleures œuvres, réalisée dans la grande rotonde
du MuHKA à Anvers (2006). La salle était peinte en dégradés de noir. Au centre se trouvait un énorme miroir pivotant, que les spectateurs pouvaient manipuler. L’expérience sensorielle, en
poussant le lourd miroir, était mémorable. Une fois de plus, Pieter Vermeersch a su rendre confusément présents le lieu, le temps et l’espace, sans autre moyen que les potentialités offertes par
et pour les mouvements d’une couleur dans un miroir.
L’œuvre autonome de Vermeersch – souvent sur des toiles de grand format – est également une étude permanente de la peinture et de la lumière. Le cours du
temps s’insinue dans la lumière peinte, dans la texture parfaite de la couche picturale. L’analyse de la couleur, combinée à la maîtrise sans égale d’une peinture où les transitions subtiles
laissent à peine deviner la main de l’artiste, sont les caractéristiques dominantes de ses œuvres sur toile. Elles sont aussi un clin d’œil à l’avant-garde historique. Les considérations
conceptuelles vont de pair, chez Vermeersch, avec un art qui place l’expérience sensorielle de la couleur dans une lumière abstraite et philosophique. Son art est unique en ce sens, parce qu’il
crée un pont entre l’avant-garde et le désir actuel de traduire des idées par une matière qui nous engage dans une expérience directe, physique. La couleur est tout, et la lumière reste la
condition nécessaire d’une concrétisation de la beauté, telle qu’elle prend vie dans la production de Pieter Vermeersch.
Luk Lambrecht : Intelligent reflections/contemplations on colour in space Catalogue de la Jeune Peinture Belge, 2007, Bozar