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La photographie à coup de marteau
par J.-P. Gavard-Perret
Daniel Girardin et Christian Pirker, "Controverses. Une histoire juridique et éthique de la photographie", Actes Sud, Arles, 320 p., 45 E.
A la dernière biennale de Lyon une surprise attendait le visiteur. Avec stupeur, il découvrait que la salle réservée aux clichés d' E. Newton était interdite au moins de 16 ans
! Comment dès lors s'étonner d'entendre sur la TSR un speaker suisse rappeler qu'une exposition où était présenté le "Piss Christ" d'Andrès Serrano (photographie d'un crucifix dans de l'urine et
du sang) n'était pas recommandée aux moins de 16 ans ni aux personnes sensibles. Plus que jamais, et contrairement à ce qu'on pourrait penser, la question de la morale fait
retour. Aujourd'hui, il n'est pas question de mettre en scène des photographies dans lesquelles l'image divine est bafouée. Dès qu'une photographie d'enfant dénudé apparaît l'amalgame
avec la pédophilie fait retour. Il serait hors de question que David Hamilton jouisse aujourd'hui de la reconnaissance qu'il a connu dans les années 1970 quand ses photos ornaient les
cahiers de toutes les lycéennes. Celles-ci comme celles d'Andrès Serrano, de Maccheroni sont désormais reléguées dans l'enfer des pinacothèques.
Pourtant la photographie qui fait problème attire. A Lausane l'exposition "Controverses" qui présentait 80 clichés ayant entrainé des scandales entre 1840 et 2007, a connu un
succès sans précédent. Elle montre - par la bande - le triomphe a posteriori, de ceux qui avaient fait hurler ou saliver, de ceux connurent parfois à travers la "faute commise" -
comme Garry Gross avec la photo de l'enfant star de dix ans Brook Shields- la fin de leur carrière. Car si ce cliché a fait le tour du monde et a plutôt aidé la carrière de la comédienne
celle de son photographe fut stigmatisée.
Daniel Girardin (conservateur du musée de l'Elysée de Lausane) et Christian Pirker (avocat du droit de l'art à Genève) ont mis plus de quatre ans pour réaliser l'histoire des photos-chocs sans
esquiver les problèmes que ces images pouvaient poser : extrême violence, vision de la mort ou de la cruauté, pédophilie potentielle et manipulations de tout genre. Chaque cas est disséqué dans
leur livre et permet une réflexion sur la "valeur" et la puissance de l'image photographique en reposant les questions centrales : pourquoi ou comment photographier l'horreur ou le désir ?
Comment et pourquoi mettre en scène les forces d'Eros et de Thanatos ?
Dans les images du livre comme dans celles de l'exposition, la photographie se définit tel un événement dans lequel le scandale est en mouvement, le devenir de l'art en
cause . Après Socrate, pendant près de deux mille ans, "Dieu" a assumé la cohérence du monde en créant l'illusoire performance du Bien. Mais, au moment même où Nietzsche prévoyait la
mort de Dieu, la photographie survint pour donner main forte à l'annonce du philosophe. Soudain était présent, sous nos yeux de manière "naturaliste", une sorte de vérisme qui offrait une image
du monde, non comme il devait être mais tel qu'il était. Certes ce n'était pas neuf : la peinture (celle de Goya par exemple) était passée par là, mais le "néos" photographique assurait une autre
dimension de ressemblance. C'est pourquoi elle fut fustigée par tous les iconoclastes et l'on se demande parfois quel "mal" les clichés pouvaient entraîner (photographies de Mappelthorpe, ou plus
équivoques, il est vrai, celles de Valerio Tosacani, maître "à vendre" par le scandale chez Benetton).
La photographie controversée met en effet en scène de manière crue un enfer mouvant. Nous sommes ainsi confrontés à une nouvelle subjectivité dans un univers qui en une sorte de fin de
l'histoire rappelle l'époque sans foi ni loi du début de l'humanité. La photographie est donc accusée de tous les vices. C'est prendre la conséquence pour la cause, un vieux truc des
iconoclastes mis en place au nom de la morale. Les deux auteurs le rappellent avec persuasion et précision. Car si la photographie est acte, si elle naît de l'événement (histoire) :
elle en est non la flamme mais le dépôt . Elle n’est "que" trace. De plus la morale n'a que peu à faire avec l'art. On feind d'oublier que ce que la photographie propose est la
déstructuration de la réalité vue et éprouvée au profit de la re-création. Pour reprendre deux titres de Rimbaud la photographie oscille toujours entre deux états : des “ études néantes ” et
des “ Illuminations ” .
Ajoutons pour la défendre - même si elle n'en a pas besoin - que la photographie est au mieux le palimpseste de la mémoire mais surtout celui du réel. A ce titre elle ne peut qu’en contenir
l’absence. Elle est donc la partie visible de l'iceberg, le négatif des images qui nous hantent. C’est là qu’à leur "couchant" flamboient des façades incendiées de désir ou d'horreurs.
En montrant le non montrable ne fait-elle pas alors penser l'impensable ?
Il ne faut toutefois jamais confondre photographie et innocence. Une "simple" image fût-elle scandaleuse n'est jamais aussi simple ou sulfureuse qu'il n'y paraît. Dans toute
photographie demeure quelque chose de plus obscur que son objet. Que la prise soit envisagée comme une activité esthétique liée au simple plaisir individuel ou qu'elle représente une fiction
compensatrice dans un monde désenchanté, rationnalisé, ou encore qu'elle révèle le monde dans son absolue cruauté, cela ne change rien au problème. Il convient avant tout de comprendre
qu'elle n'illustre rien, ne démontre rien, elle avance à coup de représentations qui tels des coups de marteau détruisent d'autres images pour faire surgir celles que nous ne connaissons pas
encore ou que nous ne voulons pas voir.
La photographie ne doit donc pas craindre l'hystérie. Ce ne peut être une "contrehystérie" non plus puisque pour l'artiste, photographier revient à une exploration de sa propre
étrangeté et de sa propre altérité. La photograhie est un mode d'intervention non sur les choses, mais sur le sentiment des choses. Selon Alexandre Bloke, elle fait surgir "le noir de
l'étrange d'une chair exilée". La photographie qui fait "controverse" ne craint pas le tumulte, elle le convoque. Les deux auteurs du livre l'explique, on charge souvent la
photographie de ce qui ne lui appartient pas, la faute qui écrase et étouffe alors que cette dernière est dans le monde.