|
|
|||
|
|
Insérez votre annonce dans cet espace |
Le Messager de l'ombre.
Nous nous sommes rencontrés
devant "Le Lieu parfait". C'était le titre d'une toile à laquelle il finissait de travailler au moment où j'arrivais dans son atelier. Il avait un accent bizarre, disons
anglo-saxon et des manières étranges comme de planter de vieilles photographies sur les murs de l'atelier. Un ravissant chien anglais. Il peignait les volets fermés.Il vivait
reclus. Quand il est venu à parler de sa peinture c'était des transports de mots , puis l'absence, voire une disparition. Le quartier était calme, la nuit tombait. Et il m'a
occupé pendant une heure à propos de l'année 1954.
- Oui, lâcha-t-il, j'avais 11 ans alors.
Il était assis au bord de sa chaise , une main posée sur une bouteille de Scotch, l'autre tenant son pinceau...
- C'était la première fois que je prenais racine quelque part. Ma famille avait trouvé sa situation. Ils étaient venus de plusieurs milliers de kilomètres. C'était beaucoup. Je les
suivais partout.
Ce n'était pas la réponse que j'attendais. Mon idée était de lui demander de m'expliquer sa fascination pour le lointain. les vieux quartiers, les maisons abandonnées, les voitures
noires, les incendies et les autos d'enfant.
- Les liens du sang, vous savez, dit-il. C'est tellement triste aussi.
L'expression quelque peu dévalorisante me fit sourire.
- Toujours prêt à y revenir, comme un bon chien soupira-t-il.
- Entendu, ajoutai-je, mais qu'espérez-vous ? On ne sait rien après tout.
- J'avais simplement besoin de me souvenir. Et j'ai entrepris de combler les lacunes du temps passé, artistiquement.
- Mais pourquoi ces années-là, comme un film en automne, dans la grisaille et le froid, au milieu de pelouses entretenues, de palissades et de la brume engloutie... cette absence de
lien ?
Oui, poursuivit-il, il y avait une allée qui bordait la maison . Un portail. Il frissonna puis me dit enfin :
- C'était pourtant un jour normal et j'eus cependant le sentiment que la maison allait disparaitre et que ses habitants étaient emportés ensemble.
Devant le peintre je vis un coffre métallique de belles dimensions. Et en lettres claires : Le Songe de W. L'idée qu'il avait choisi ce métier pour sauver les choses périssables, les
faire survivre malgré leur âge vénérable m'écrasa de stupeur. J'eus la sensation nette que la sonnette allait tinter.
Et alors il laissa échapper un mot :
- Je m'occupe secrètement de prendre au piège les distances intérieures, comme un policier.
C'était le seul moyen qu'il avait trouvé, me dis-je plus tard. Cet homme n'avait sans doute jamais connu d'autres batailles. Mais sa guerre suggérait une chasse pour pénétrer un
jardin ravagé par les massacres du temps. Je sortis dans la pénombre dans un abîme de perplexité, le laissant avec sa bouteille de Scotch jouer de son imagination... et les amis
partis et les années rongées.
- Qu'est-ce qu'on cherche au juste ? marmonnai-je. Et de quoi a-t-on faim ?
PG
|
|
Pierre Givodan - contact@pierregivodan.com |