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Chroniques intempestives et subjectives à propos de l'art
de Pierre Givodan
Cet essai est un ensemble de méditations et de considérations sur l'art contemporain illustré par un choix de chroniques (art visuel, littérature, musique) parues entre 2005 et 2008 dans le
Web Magazine Art Point France Info.
L'ouvrage est disponible en librairie au prix de 17€ ou sur le site des éditions Complicités
Christiane Sintes ou l'extinction des feux
par Jean-Paul Gavard-Perret
Christiane Sintes, "La Disparition", photographies, Mirabilia, 07150 Lagorce, mai 2008.
Cela ne sert à rien de presser le réel pour voir s’il en sort des images. Cela ne sert à rien de vider les images pour en filtrer le jus de la réalité. Christiane Sintès qui a toujours utilisé le
temps pour dire son passage le sait : "Ce qui m'intéresse ce n'est pas à proprement parler le réel, ni ce qui est au-delà, mais la confrontation, le renvoi de l'un à l'autre". En photographiant,
je tente de capter cette intuition". La photographie devient donc une extrême pointe et une étendue. C'est pourquoi chez elle l'art est l’assassin de l’artiste. C'est pourquoi Christiane Sintès
va chercher d'une part dans l’ombre et les dagues du temps la persistance d’anciennes traces (image dans l'image) et d'autre part au milieu d'une sorte de brume sa propre silhouette et ce qu'elle
recèle. C’est ainsi qu'elle essaye d’ordonner son désordre et de désordonner l’ordre : ordre du monde, des choses, du temps et d'elle-même par le regard que l’artiste porte sur eux. Clichés à
l'infrarouge et sténopés permettent - par le long temps de pose qu'ils nécessitent - de saisir l'entre, le vacillement, l'indicible mouvement au sein de ce qui depuis longtemps n'en possède plus
(sur les tombes, des visages en médaillons des disparus marqués par l'usure des saisons ou ce qui à l'inverse ne fait que passer (fugacité d'un mouvement saisi-brouillé).
Au milieu des belles rangées des tombes, l’ordre semble évident, mais l'artiste va de l'une à l’autre selon des lignes imaginaires qui se croisent et se recroisent. Mais, au bout du compte, les
figures des morts sont dans la chambre noire pour une autre présence. On ne commémore plus : on signale. Au milieu du quotidien, le désordre semble évident, mais l'artiste en fixe des états pour
inciser le poids de la fugacité de l'instant. On ne retient pas pour autant, on filtre, on épure. Dans ce double mouvement d'apparition-disparition il s'agit toujours d'embrasser des visages ou
des silhouettes évanescentes de fantômes sentimentaux. Ce ne sont plus des “ restes ” que Christiane propose mais des seuils - juste avant l'effacement - qui ne disent pas forcément des états
d’un passé mais plus certainement le présent et ils anticipent sans doute sur le futur.
Il y a donc là des éclats de vie qui étonnent l’œil du spectateur malgré l’accommodation à la surprise que produisent ces présences. L'artiste, par une douce violence, une attaque suivie de
déchirement ou de dépouillement déploie son geste créateur loin de tout effet fantasque. L'ensemble est empreint à l'inverse d'une forme de gravité. Et la photographe crée un labyrinthe temporel
où le regard en se perdant retrouve un relief et un ordre apparemment abolis. L’artiste sait en effet que ce n’est pas “ gentiment ” qu’on peut passer de l’ordre du dehors (réalité) au désordre
du dedans (art). Ce qui s’inscrit, ce qui fait l’image (et non ce qui fait image) n’est plus de l’ordre de la représentation mais de la re-présentation à laquelle il faut se confronter avec
empathie afin de comprendre ce que ça cache et qui peu à peu se découvre derrière l’apparente mise en scène soit qu'elle construit, soit qu'elle emprunte à d'autres photographes portraitistes
d'un temps révolu. C’est la façon aussi que possède l’artiste de nous faire glisser d’une sorte de classicisme à un minimalisme, une épure. A nous ensuite, comme la créatrice , de trouver notre
chemin là où elle a infiltré son ordonnancement.
Une des conséquences particulières de cet ordre est de questionner les dimensions de la photgraphie et d'en jouer l'espace afin de poser comme réalité première que rencontre et doit résoudre
l'artiste : le rectangle qu'elle cerne. Outre la "platitude" de la photographie, le problème de ses coins et de ses bords reste capital. L'espace virtuel des formes et les références géométriques
des plages grisées impliquent l'ensemble des méthodes pour résoudre sur un seul plan les problèmes à trois dimensions de la géométrie descriptive. C'est là la complexité du problème du réel
transposé dans la photographie (comme d'ailleurs dans la peinture). Les photographies de Christiane Sintès interrogent la surface et ce qui dans cette surface devient un rectangle. Cependant elle
ne tend pas à s'enfermer dans le cadre restreint d'une photographie strictement géométrique. Elle cherche à se situer au plus juste d'une revendication de toute la surface de la photographie et
des antagonismes qu'une telle revendication réserve surtout lorsque la photographie se confronte à une autre qu'elle contient. Il existe donc, chez la photographe, un jeu, un passage constant,
une circulation d’ une idée simple aux termes complexes mais aussi des termes simples pour une idée complexe dont le
but est de nous laisser perplexes.
C'est de cette façon et au plus loin de ce qu'il faut appeler la réalité - à savoir le langage qui la parle - que Christiane Sintès s'approche de l'extra-réalité à l'horizon de toute
expérimentation de la photographie. Une telle approche n'est pas sans risques, mais les clichés les plus importants de l'artiste s'imposent par un climat tragique de mystérieuses correspondances
où la photographie dans ce qu'elle a de conscient et d'inconscient paraît porter l'abîme qu'à la fois elle domine et qui la fascine. Dans l'"évidente" simplicité qu'elle construit, la photographe
invente ainsi la re-connaissance de formes singulières, simples et spontanées qui introduisent au cœur du réel un autre chœur (à la fois muet, polyphonique et anti-lyrique) bref une autre
réalité.