Mardi 22 avril 2008 2 22 /04 /2008 14:20

La lettre de rupture, Le tiroir aux secrets

par Jean-Paul Gavard-Perret


Sophie Calle, "Prenez soin de vous", Bibliothèque Nationale de France  Paris, du 26 mars au 15 juin 2008.






Si Sophie Calle crée tous ses artifices de dévoilement - et plus  particulièrement dans "prenez soin de vous" par une polyphonie vocale sur le thème de la séparation - ce n'est pas pour lever les masques. Ce n'est pas non plus pour démystifier le secret ou en montrer l'inanité, le trompe l'œil, pas plus que l'argutie méphistophélique de celui qui feint de ne pas tromper par l'intermédiaire d'une lettre de rupture à laquelle les "voix féminines" réunis par l'artiste réponde. A l'inverse, le dispositif mis en place est là pour le remythifier et montrer qu'il n'existe pas où nous croyons le cacher. Le secret de l'autre demeure où nous ne le comprenons pas. Il n'est pas dans des doubles-fonds mais en l'épaisseur de la surface des mots. Il ne surgit pas plus dans les expressions et les masques qui le figurent, l'imaginent, l'épinglent mais dans les figures "de rien" qui le mythifient - ce que tous les grands écrivains savent bien en usant de ce subterfuge que Duras a si bien su décoder.

Il n'est a priori pas de régions privilégiées pour ces mouvements de terrain, ces glissements de couches de matière et de sens. La société dénomme pourtant ces champs sous le terme "privés". Mais Sophie Calle a bien compris que celui qui retourne ce champ s'abrite dans l'écart. Pour sa part, si elle le repère, le cadre, elle met en représentation ou en scénarisation autant pour s'en amuser, que pour l'expliciter. L'artiste sait que l'altérité (et le secret qu'il suppose) ne s'explique pas en dix leçons ou en dix photographies. Elle sait aussi que la réifier c'est à coup sûr ne pas s'y risquer. C'est pourquoi - même si on ne l'a pas toujours compris - Sophie Calle exhibe les signes du secret non en grigri mais en colifichets pour s'en amuser et n'offrir au "mateur" que du leurre même s'il s'agit, ici, de tenter de disséquer, d'épuiser par ivers points de vue le sens des mots de la lettre de rupture.



L'artiste a souvent répété que "le secret est à personne". Nul ne peut le dire ou le montrer sans que, par la chaîne du discours iconographique ou scriptural, par l'appropriation de la représentation, il ne soit lié, retenu captif. La créatrice l'a splendidement illustré jadis dans "Hôtel" et aujourd'hui avec "prenez soin de vous". L'écart qu'indique la lettre de rupture à travers les réponses que d'autres femmes proposent en lieu et place de l'artiste devient comme la barre de paradigme prise en sandwich entre le signifiant et le signifié. L'artiste prouver que montrer le secret est impossible et qu'en conséquence on peut lui fait
dire bien de choses.

Elle sait aussi qu'il n'existe pas de sens à part, pas de vérité à part à chercher et à révéler. C'est là l'intelligence suprême et l'ironie (pléonasme ?) de sa quête. Pour elle toute identité de remplacement occulte le secret plus qu'il ne le découvre. Sauf, bien sûr, à imaginer une autre dimension à la vie (divine ou diabolique) où l'existence
commune basculerait dans un autre espace-temps. Mais Sophie Calle refuse ce tour de passe-passe ou ce transfert. Pour elle le secret ne délivre que des différences de point de vue, c'est pourquoi elle le sort de l'espace privé pour le livrer à l'espace public. Au "lit" de l'artiste partagé un temps avec des inconnus on glisse maintenant à des réponses tierces à propos d'un message intime qui débouche soudain dans la sphère
anonymat programmé.


La créatrice sait en effet que le secret est indicible. Pour elle l'indicible "ne se définit pas, il ne se montre pas". Le secret reste donc inappropriable, incompréhensible, invisible, indiscernable. Comme elle le précise ncore, il émerge "face émergée donc minime d'un iceberg, en énigme et en miroir", selon des "dissemblances déraisonnables et des révélations sans vraisemblance". Là où l'"à-part" prend place, où la pensée ne peut se dire que chantournée, elle propose en guise de réponse des sorte de "fictions poétiques". Celles-ci ne l'approchent qu'en en s'éloignant, en ne montrant que les restes, la négativité du secret, bref en affirmant non ce qu'il est mais ce qu'il n'est pas.



Selon Sophie Calle, le secret ne s'affiche jamais : on peut juste repérer sa trace, son lieu utopique réservés aux seules divagations. Mais, de plus, l'artiste l'en détourne du "sens supposé propre", et elle "conseille" de ne pas y trouver des scandales où se signifierait l'excès de sens qui signerait son dévoilement. Le trouble du secret que la lettre de rupture porte en elle est donc un pur fantasme. Seul, ce dernier passe à travers le texte même si le secret - en apparence - ne semble pas se refuser à la parole, se soustraire à l'espace.



Il sert à ce titre d'exutoire à toutes les impuissances d'être et de penser. Inversement la transparence lui convient mal : cible de la pensée tortionnaire et dogmatique de celui qui impose sa "lettre", sa disparition signe le triomphe du pouvoir que l'artiste refuse absolument. C'est pourquoi Sophie Calle estime que le secret éloigne du couple vérité/mensonge, force/impuissance, deux faces recto et verso d'une même logique ajustée au vrai, désajustée au faux. Pour l'artiste, le secret n'est ni focalisé sur la vérité, ni sur l'erreur mais sur la différence à introduire au cœur de la parole et dans la "puissance" de l'image l'évidence n'est elle aussi qu'un évidemment.


Sophie Calle ne cherche donc pas à dévoiler une vérité mais à creuser l'abîme qui nous en sépare - d'autant que pour elle l'être n'en possède pas puisque son critère n'est jamais la conformité entre la présentation et ce qu'il représente "au fond". Ce qui l'intéresse n'est donc pas l'adéquation mais le désaccord, l'incongruité, la discontinuité. Il ne s'agit pas pour autant d'une leçon d'humilité mais d'une multiplication du travail de creusement de l'écart du manifesté, du découvert par celle qui - ni prosélyte, ni témoin, ni avocat du secret - forge ce qu'elle nomme "son exercice de bêtise et d'incompréhension". En conséquence, il existe en cette nouvelle approche une part de risque qui n'est pas plus celui du repli, du retrait que de la vie hors normes. Ni d'ailleurs celui de la promotion et de l'invention avant-gardiste (maux dont on a taxé l'artiste) mais celui de choisir l'altérité pour unique référence et d'en faire exercice. Un tel travail est donc autant de destruction que de création. D'engagement aussi. Un engagement particulier qui ne donne d'autre certitude que le risque d'un pari excessif dans une manifestation publique qui n'a pas pour but d'expliquer les choses mais, comme l'écrit l'artiste, de les retourner.


 

Sur et hors de la toile : un regard sur l'art contemporain de Jean-Paul Gavard-Perret



Informations pratiques :

Mise en scène Daniel Buren

site Richelieu / Salle Labrouste

58 rue de Richelieu
75002 Paris
Tél : 33(0)1 53 79 59 59 (serveur vocal)


Lignes 3 (Bourse),1 et 7 (Palais-Royal), 7 et 14 (Pyramides)

Bus

20, 29, 39, 67, 74 , 85


du mardi au samedi de 10h à 19h et
le dimanche de 12h à 19h


voir aussi : le site de la BNF
Par Art Point France - Publié dans : Liber amoris - Partager     - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
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