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Chroniques intempestives et subjectives à propos de l'art
de Pierre Givodan
Cet essai est un ensemble de méditations et de considérations sur l'art contemporain illustré par un choix de chroniques (art visuel, littérature, musique) parues entre 2005 et 2008 dans le
Web Magazine Art Point France Info.
L'ouvrage est disponible en librairie au prix de 17€ ou sur le site des éditions Complicités
Jim Dine, Pinocchio, Galerie Templon, Paris, avril-mai 2008.
par Jean-Paul Gavard-Perret
Jim Dine à travers ses bois brûlés ou peints, ses cartons peints et autres matières traverse en s'amusant le mythe singulier que représente Pinocchio - version athée, ludique et saturnale - selon certains - du mythe christique. Le peintre s'en empare comme le Renard de l'histoire italienne : en prédateur fait observer sa “ proie ” sans la montrer ostensiblement sinon en la marquant de sa propre empreinte et sur des supports de matières différentes en fonction des moments de l'histoire et des compagnons de voyage ou de rencontre de son "sombre héros". La couleur vient accuser certaines œuvres. Elle fait par exemple reprendre des couleurs (mais comme on le dit d’un enfant) au langage du bois que d'autres pièces juxtaposées soulignent de leur noir de cendres. Mais ce, à pas comptés : l’artiste new-yorkais (un des plus reconnus de notre époque) n’est pas un de ces voyageurs pressés qui enchaînent les œuvres comme des halls de terminaux d’aéroport. Il se met à l’affût ou plutôt en disponibilité afin de “ cadrer ” les personnages qui l’intéressent et c'est sa manière de remettre en jeu leur présence.
Ce que nous découvrons est un entre-deux de la peinture et de la mythologie enfantine en un lieu qui change l'habituelle dimension de Pinocchio, sa “ rubanisation à la Walt Disney”.
Dine taille dans ce que le mythe a repris et d'une certaine manière éconduit. Il génère, en une iconographie traditionnelle trop régulière, un transfert vers des structures de vagabondage
ou en un flux qui n’appartient qu’à l'artiste. L'image de Pinocchio se craquèle sous la poussée industrieuse et ludique d'un créateur qui retrouve par ce biais l'enfance de l'art. L'artiste
construit picturalement un bouleversement de ce qui est dit d'une l'histoire qu'il rend à la fois anachronique mais aussi frénétique en ses fragments investis du temps de la pérégrination.
L'artiste, à travers ses empreintes picturales, invente une autre proximité aux aventures du fils du charpentier italien. Il offre diverses imbrications dont chaque œuvre est porteuse jusque dans
l’inconscient qu’elle traduit et qui en même temps lui échappe. La corrosion d’une telle intervention provoque un effet semblable à celui de la traversée d’un éléphant élégant, gracile dans un
jeu de quilles. Il ne faut donc pas voir, dans Pinocchio, une figure de pacotille ou un mythe au rabais. Complice du personnage et des emprunts qui l'accompagnent, Dine le précipite subtilement
de son horizontalité historique de nature à une verticalité “ asymptotique ”. Il offre ainsi un anniversaire singulier à son compagnon de route européen. Il nous offre un voyage, et prudent, une
enclume et un filin pour son périple "soulevant". Plus question comme son créateur italien d'avoir envie de se suicider en se tirant une balle dans l’encrier.
Mais par le jeu d'une telle exposition l'artiste américain met l'accent sur l'essentiel : le manque qui anime tout mythe au nom de la perte et de l’absence impossible à combler : celle de l’image
première à savoir celle de la scène que pour sa part seule l’image peut “ enfanter ”. Toute l'écriture plastique de Dine se veut en ce sens - et depuis toujours - un relevé afin que , au nom de
la mélancolie ou de la nostalgie , le spectateur toujours voyeur, toujours enfant, sorte enfin de son trou, de son “ trou-dit ” (Beckett). Mais c’est parce que l'image “ couche ” avec Pinocchio
que l'œuvre accouche de ses monstres : les bêtes y sont plus grosses que les hommes (devenus père et fils de personne). Et chaque œuvre de l’artiste est donc bien un moyen de relever les fautes
commises par son héros. Mais le langage heureusement fait tout ici sauf le nécessaire : punir celui qui les a commises.
Dans la joie affichée du créateur, son travail devient une sorte d’enfance-corps avec laquelle Dine crée un conte-corps plus qu'un contre-corps. Le spectateur ne peut plus continuer à vivre ou
plutôt végéter selon des “ lois ” rigoureuses de la fascination. Car dans ce corpus c'est bien un refoulé de vieilles images (dont Pinocchio est le symbole) qui est mis à mal, là où le nez qui
grossit devient pour Dine le “ nocturne sexuel, en proposant son leurre du leurre, sa fiction de la fiction". Au sein d'emprunts mais aussi de ses traques et de ses (im)postures picturales Dine
nous dirige vers une suite de cul-de-sacs ad quem que chaque spectateur bien sûr prend pour terminus a quo. Mais l’artiste new-yorkais a l’immense mérite de nous sortir de notre latin des pages
roses par le rouge du nez où il nous fait passer.
C’est en faisant quitter le nez du lieu central du visage dont chaque être croit être le Prince (ou la Princesse), que l’artiste accoucheur propose en dérivant vers les faubourgs les plus
éloignés du mythe des états renaissants. Il nous permet de rentrer dans l’improbable cercle des voyous en regroupant ses propres versions discordantes de leurs histoires là où la chair devient
bois. Mais c'est ainsi que ses plaisirs sont permis dans une jouissance sans faille. Vie, peinture, littérature se conjoignent en un étrange composite que la succession des œuvres dévoile. En
créant ses états naissants à partir des états de latence pinocchienne, Dine rappelle aussi qu’il existe donc dans toute image une dispersion fictionnelle de ce qu'il nomme “ l’hypothèse de rien ”
à travers des émulsions plastiques qui offrent au texte générique et à ses ressassés iconographiques non seulement une variation chromatique mais un recommencement de ses “ lignes ” qui soudain
ne sont plus des conduites forcées.
Informations pratiques :
Galerie Daniel Templon
30 rue Beaubourg
75003 Paris
Tel : 33 (0) 1 42 72 14 10
info@danieltemplon.com
voir aussi : http://www.danieltemplon.com/