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VALERE NOVARINA LE LANGAGE ET LA CHAIR
Par Jean-Paul Gavard-Perret
"Le langage est notre bouche et notre pensée, une divine énergie et une hormone"
(V.N.)
Valère Novarina, L'Acte Inconnu, POL, 180 p., 14 E.
On se souvient de la fameuse phrase de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : "Assez les images". Cette injonction, Valère Novarina l'a toujours entendu et c'est pourquoi - paradoxalement
peut-être, mais afin de venir à bout des images - il a fait fondre la langue en l'entraînant non dans l'effacement mais dans une course folle, décomplexée. Surgit ainsi ce qui tient
plus de la danse litanique et cyclique que du chant chez celui qui comme l'écrit Jacques Brou dans un des meilleur article sur l'auteur " ne se laisse ficeler par aucun scénario " . L'auteur du "
Discours des animaux " évite ainsi tout logos, tout langage didactique : il se laisse aller loin des couches asphyxiantes du sens. Il troue ainsi la langue, la libère en lui inoculant tous les
virus possibles de l'humour par glissements de sens, par série de bubons. Il ne s'agit pas pour autant au sein de cette prolifération d'un cancer qui atteindrait la langue, car ici " la
maladie de la langue " (Duras) ouvre non des plaies mais des trous sanitaires qui laisse sortir les pus et autres liquides pourris de significations prévisibles, pré-formatées.
Chez Novarina tout reste ainsi possible, probable, imminent mais sans qu'on sache ce qui va sortir, ce qui va se passer. Quelque chose avance, se précise sans qu'aucun sens ne se coagule
vraiment. On ne sait pas qui parle. Demeure " un gargouillis, un bruit d'évier " (J.. Brou). Juste ce bourdonnement par proliférations , scansions, attaques, excès de paroles. Ecrire devient une
relance à perpétuité dans une opérette, un opéra, une opération - entendons ouverture. Ecrire est donc d'une certaine manière nier. Et nier surtout les évidences. Il faut que " ça " sorte par les
trous de la langue, dans cette reprise incessante contre l'absence et le vide que le langage vient " combler " même s'il ne se referme jamais, même s'il n'est que l'avalanche d'une pensée
qui échappe au moment même où elle naît. Chaque texte reste donc un abîme du sens, la sodomie du Père et de tous les re-pères. " La chair de l'homme " (pour reprendre un de ses titres) est à ce
prix. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le verbe se fait chair. Tout le contraire même : il ne présente que ce trou où se déverse ou plutôt se révulse une histoire qui nous bouleverse à
coup de répétitions, d'ictus, chaque fragment d'un texte reflétant son ensemble en perpétuel mouvement.
Tout fonctionne ainsi au nom de la variation là où la matière redevient poussière. Chaque mot n'est donc que ce qu'en disait déjà Diderot lorsqu'il écrivait :"dans mon imagination, il n'est
qu'une ombre passagère" . Mais cette ombre possède la capacité à devenir un lieu, une impersonnelle et inquiétante zone du vivant là où pourtant le vivant a disparu jusqu'à devenir matière de
langage (rien de moins, rien de plus). Et à ce titre, les ¦uvres de Novarina sans doute parce qu'elles se situent là où le sens bascule dissolvent toute sécurité afin de faire surgir une sorte de
joie imprévue et qui jusque là était constipée sauf chez de rares écrivainss (Joyce en premier) où elle se laisse aller dans ce que Beckett a justement nommer une " foirade " au sens premier du
texte (perte fécale).
En un nécessaire transfuge de la " matière " un glissement a donc lieu loin des mots poussiéreux soudainement et volontairement salis, baveux, merdeux au besoin, afin que le lecteur soit pris de
panique dans cette montagne de mots qui ne capitalise plus rien. Comme l'écrit encore J. Brou " le texte ne laisse pas de trace à l'esprit ". Il se renverse sur la feuille tel quel, laissant
couler sa masse " corporelle " et qui se contente d'être ce qu'elle est en sa décharge publique dans sa visualité, sa " choséité " qui ne s'adressent pas seulement à la
curiosité du visible, du lisible mais au désir de voir ce qui est absence, manque, ombre. L'énumération, la répétition, la scansion ouvrent à une danse qui fait sauter les verrous du monde. Lire
n'est plus saisir, appréhender, c'est se laisser envahir par un flux auquel Novarina donne " corps " pour offrir à au " spectrateur " une sorte d'immanence de l'état de rêve éveillé au
moment où la matière à lire, au sein de son magma liquide, se transforme jusqu'à devenir l'évidence lumineuse d'un lieu jamais atteint, déserté, qui nous échappe mais qui s'accroche à nous comme
s'il nous était consubstantiel tout en n'étant pas nous même, un lieu perdu ou imag(in)é doué de la puissance en tant que matrice et phallus des choses non sues.
Une telle écriture nous offre une expérience paradoxale, intense, vorace où les certitudes comme les apparences sont mangées afin que d'autres images nous mangent, nous enveloppent comme
celles de nos rêves dans leur force majeure (n'oublions jamais lorsque nous rêvons nous ne croyons pas que l'on rêve). En un tel corpus " délirant " ou plutôt dérivant soudain nous
nous sentons en vie car l'¦uvre nous parle vraiment, nous parle de notre dedans, de sa confusion mentale. Bref l'¦uvre nous fait corps en ses listings et ses nomenclatures. Son rire nous
appartient car nous avons l'impression d'en être (et non pas de sa faire mettre dedans). C'est pourquoi aussi de tels livres nous défont, nous déchirent, nous aspirent, nous décollent de nos
certitudes. Nous sommes de ce papier mâché qui à mesure que nous l'avalons nous révulse. Novarina nous offre cette masse de ce que d'aucuns prennent pour de la folie que nous
devons affronter, avaler et vomir afin de nous sentir exister. C'est pourquoi il y a dans le mouvement de tels livres un mouvement de transe. L'auteur fait de nous des derviches tourneurs, mais
des derviches athées. Chaque texte reste en conséquence toujours et sourdement incandescent , il nous fait face, défait nos certitudes en une sorte d'éclatement du trompe-l'¦il, de
trompe-esprit, de trompe la mort que constitue le plus souvent la littérature.
A l'épreuve d'une telle masse tonitruante, d'une telle danse, d'un flot d'images nous voyons mieux car nous ne voyons plus rien. Nous plongeons dans l'abîme, pas n'importe lequel, celui -
portable - qui nous habite. Novarina nous fait passer fait passer de l'illusion subie à l'illusion exhibée. De l'extrême compacité d'un telle recherche naît ainsi ce qui éclaire, délie, vide et
remplit. Une béance, un béance par effet d'ombre détachée de ce qui la retient. Il existe soudain une condition " littorale " de l'oeuvre en tant que lieu des extrêmes, des bords et
surtout des débordements. Et le travail de l'auteur ouvre au vrai temps de la fable où tout s'inscrit en dehors du sens. Il est le lieu d'un rite de passage où tout s'inverse. On tombe en ce
lieu, on vire au flou mais pour mieux voir, comme l'écrivait Carroll " pour se dissoudre comme un brouillard de vif argent ". Nous entrons dans le trouble là où le monde est laissé en
un plan plus ou moins épais qui donne à l'oeuvre sa profondeur, son épaisseur, son autonomie singulière. A ce titre Novarina est un géomètres mais jamais des surfaces et arrêtes polies,
lisses, achevées pas plus que des axiomes purs. Il est le géomètre du lieu par excellence impalpable : celui des profondeurs, des " gargouillis " et autres phénomènes angoissants (car
inconnus) mais qui soudain prêtent à rire. Nous rions alors non de nous-mêmes mais nous rions nous-mêmes car soudain nos repères échappent (et c'est pourquoi ce rire est si important et si
tragique à la fois). De profundis clamavi, ce rire arrache à la figure du monde reconnu nos certitudes et nos logiciels d'interprétations.
Pas question pour l'auteur de nous en vendre un plus performant. Il nous abandonne à notre propre dérive. Il évide les espaces " sensés " afin de produire des lieux sans noms, sans symboles, sans
mots d'ordre ou lois. Mais de la sorte il nous déplace de "ces lieux d'absence où tout désir de voir nous place" . C'est pourquoi, afin de définir l'¦uvre de Novarina il faut donc
bien parler de fable mais pas n'importe laquelle ; celle qui évide sa propre affabulation, une fable qui n'est ni le propre ni le figuré, ni le pur ou le réalisé mais une zone où nous pouvons
enfin verser dans le rêve éveillé où nous perdons notre capacité de penser seulement avec lucidité. L'¦uvre nous permet ainsi de nous perdre et de nous retrouver tant elle souligne le fait
que signalait Giaccometti "j'ai toujours eu l'impression d'être un personnage vague, un peu flou, mal situé " . Novarina ne cherche pas à améliorer une telle image : il tire (à boulets
multiples et rouges) notre portrait tel qu'il est en sa confusion première (et dernière). L'¦uvre reste ainsi une des rarissimes où le corps ne disparaît pas et où le monde des apparences est
exclu. Il y soudain place pour quelque chose d'autres et qui est bien plus que la figuration d'une ombre " portée ". Ici les repères s'effacent pour laisser apparaître une vague tache humaine.
Nous ne sommes même plus dans le peu de choses mais dans l'air du lieu et dans l'aire d'un jeu qui nous absorbe et nous digère et qui laisse en " plan " toutes les réponses aux qui suis-je, au où
suis-je et au si je suis.
La littérature dans sa masse mouvante n'est plus rien que cela : une manière de dire ce que nous sommes : étrangers à nous-mêmes. Mais pour autant elle ne se contente pas de ce constat
d'adultère avec nous mêmes. Novarina baratte nos futures cendres : c'est sa manière de répondre au qui-suis je ? cité plus haut par un "je suie". C'est sans doute là l'expérience ou une des
expériences les plus radicales du pouvoir de la littérature en ses moutonnements de matière verbale et syntaxique hors de leurs gonds afin de mieux nous hanter. La langue est donc ici
bien autre chose que l'indice de la possession carnassière des apparences, autre chose que cette mimesis en laquelle elle se fourvoie et dont le prétendu "réalisme" représente la forme la plus
détestable. "Qu'ils ne viennent plus nous emmerder avec ces histoires d'objectivité et de choses vues" écrivait déjà Beckett qui avait reconnu en Novarina un écrivain majeur. Pour lui il
était déjà ce qu'au fil du temps il a devenu : un abraseur des apparences et des quintessences statiques par la poussée d'une langue qui n'hésite pas plus à faire sous-elle qu'à échapper à
elle-même dans ses jets distordants, ses éjaculations coutumières, son onanisme créateur, ses suites de rondeurs qui s'enveloppent les unes dans les autres. Pour l'auteur de "L'acte Inconnu" il
convient d'aller toujours non seulement où le sens se dissipe mais où rigoureusement parlant, le sens n'existe pas. La seule littérature est donc celle qui par sa matière même ouvre
un trou béant. L'Imaginaire pour l'auteur représente la puissance paradoxale à creuser le monde et l'être par la plénitude lacunaire des laves de l'écriture jusqu'à ce que l'un et l'autre
éclatent d'un rire salvateur et ce même si la littérature ne sauve rien. On touche ainsi à une figuration infigurable : ce n'est même plus l'ombre qui est visible mais son dedans et sa
matière vivante en une écriture qui se dilate, se convulse au moment où l'auteur ne cherche pas l'hallucination par les vagues discursives qu'ils créent mais l'accession à une
sorte de sous littéralité afin de toucher à des lieux inconnus de l'être là où il n'existait jusqu'à lui pas de mots ou d'images possibles .
Il nous désapprend à voir et à comprendre mais afin d'arracher du visible quand le visible s'arrache à nous et nous faire entendre ce que Gilles Deleuze nomme :"la voix du fond de l'ombre
de l'être, le moi dissous, le Je fêlée, l'identité perdue" . Novarina atteint au sein même de la profusion constitutive une littérature qui fait le vide par trop plein et
par moquerie de toute fixité du sens. Il y a alors dégagement de la littérature par les mots qui semblent se retourner contre eux-mêmes mais en disent plus long. Créer est donc pour l'auteur
défaire, faire retour à la poussière par excès afin que l'air qui nous entoure en soit hanté. Les mots trouent ainsi le monde jusqu'à l'ombre - mais pas seulement celle des fantômes qui ne
sont que les caricature selon Cioran d'une "éternité négative, d'une mauvaise éternité" . Le dramaturge arrache, ainsi, un dernier manque, un dernier masque : celui de l'irréalité de l'être
dans sa complexité de sa chair ou plutôt de sa " viande " (Artaud) en cette montée en puissance d'un art qui, d'un côté, enlève l'illusion de la toute puissance, mais, de l'autre, permet
contre toute captation identitaire ce que Deleuze décline comme le devenir impersonnel, moléculaire rendu à la puissance affirmative de l'être en ce qu'il est le plus souvent : l'ombre de
lui-même. L'¦uvre permet de la cerner en ce qu'on pourrait appeler une saisie différentielle et comme en dessous d'un seuil de " visibilité " mais où paradoxalement en disant mal la littérature
parle et montre encore mieux.