VOYAGEUSE EN HIVER
par J.-Paul Gavard-Perret
Evelyn Gerbaud, Exposition, Octobre 2007, Galerie Bread and Roses, 64 rue Madame, Paris 6ème.
Plus que le " symphonique " de l'image, son effacement, ses lagunes. Que l'image revienne à l'être. Revenir à elle dans le recueillement, le presque effacement, la fragilité, l'effacement du
graphite où les monstres renaissent chat de Shashire, apocalyptiques protozoaires . Mais plus que les effets de vision, le suspens et le dépouillement. Il s'agit de faire vibrer l'extrême
fragilité de l'être, l'extrême précarité de ce qu'il voit par ce dessous de traces afin de préciser par le dessin et ses danses le vertige et l'inutilité dans lesquels nous nous trouvons. Faire
aussi que les paysages qui nous cernent se désagrègent afin que - en voyant plus mal ou en décalage - le réel on le voit mieux.
C'est alors que tout passe et ne passe pas au moment où l'image se minimalise sobrement, devient pellicule, effluve rien qu'effluve mais brèche essentielle aussi là où se cache un processus de
variation ou de dérapage capable de faire " parler " non seulement l'image mais aussi le corps de manière différente à travers son " animalité ". Surgit ainsi une sorte de musique du corps
entrevue, une musique plus profonde que celle que ses pulsions et ses pulsations semblent pouvoir offrir. Car s'il peut sembler exister à première vue une sorte de tautologie, se cache une
proposition bien plus complexe. Jouant non seulement dans le temps mais sur le temps les dessins d'Evelyn Gerbaud possède au sein de leur diaphanéité et leurs " monstres " quelque chose
d'étranglement concret.
Mais l'oeuvre ouvre aussi à ce que Deleuze appelait un " temps non pulsé " dans lequel l'organisation de l'image se déploie au plus près du cycle ou des cycles qui nous régissent : cycles
réguliers (ceux de l'univers, de la nature) ou cycles alternatifs, irréguliers (de la vie animale, végétative mais aussi symbolique). Ne recherchant jamais un concept iconographique, Evelyn
Gerbaud revivifie l'univers de l'image. S'introduit chez elle, et pour que l'imaginaire fonctionne, une sorte d'équilibre entre l'idée abstraite et la réalité, entre le fantasme et son rapport
avec la réalité. Entre loi et liberté, abstraction et réalisme, sérieux et dérision, chats et reptiliens des temps forts et forcément factices afin que l'être se retrouve soudain placé dans un
espace qui le renvoie à son espace premier.
Certes, l'être a parfois du mal à se reconnaître dans des espaces presque vides mais il est - justement - obligé de s'accrocher à ce qui affleure, résiste. L'espace créé par l'artiste est donc
complexe composé des ruines du mythe et de nudité animale. Et c'est cela qui entre en " résonance " avec ce qu'il y a en nous de plus profond et de plus inconnu, ce qu'il convient de capter
en forçant le " trait " afin d'ouvrir une brèche. Reposant sur une sorte d'état d'insécurité l'image joue ici sans cesse sur le déséquilibre. Elle renvoie aussi au corps humain qui lui non plus
n'est pas dogmatique.
Evelyn Gerbaud construit ainsi un authentique mouvement dans des dessins qui construisent une " narration " capable de créer contiguïté entre l'être et les monstres (gentils ou
dangereux) qui l'animent. Cela permet à l'imaginaire d'aller au dessous des apparences et des temps acquis : c'est soudain comme si l'on regardait la réalité de dedans et non de dehors. Un
louvoiement surgit dans de tels dessins et leur tumulte gris pour une dynamique blanche, physique, anti-physique, préhistorique. L'oeuvre plastique devient ainsi comme une suite
de pas de danse : rien de plus répétitif mais rien de plus variable - lorsque les pas ne se veulent non une marche forcée mais une dérive.
Tant de pas donc pour cette dérive. Tant de " pas à pas nulle part " selon la belle formule de Beckett. Émerge enfin tout ce que l'art plastique dit alors du silence en
cette nécessaire déshérence afin que l'image fasse corps non avec lui même mais les monstres qui l'habitent, jouent dedans, de reprises en reprises, de variations en variations aussi infimes
qu'infinies.
recommander






Le privilège du galeriste est d'entrer dans
l'atelier du peintre. Il s'engage alors au côté de l'artiste sur la route du processus créatif, à l'écoute des commentaires, explications, confidences,
spectateur attentif des remoux qui naissent des évolutions.
Stéphanie Ferrat et Jean-Pierre Sintive "ne
montent jamais" une exposition sans avoir "visité" l'artiste dans son lieu de travail. Subjugué par Alexandre Hollan, Sintive me confie "Il faut l'avoir rencontré au moins une
fois dans sa vie".
Car le poète est aussi un familier de
l'atelier.
Yves Bonnefoy à nouveau (Extrait du "L'arbre,
le signe, la foudre") : 