Art et société


Samedi 21 mars 2009 6 21 /03 /Mars /2009 10:25


        
Des individus sans scrupules envahissent de leurs productions indécentes les allées de l'art,  avec pour seul but,  via une sur-médiatisation, de  participer à son marché juteux. Mais il est encore temps de dénoncer l''inflation et la généralisation de la mentalité artistique-cynique.   Le philosophe nous aide car il est en mesure de révéler le lieu-commun, le convenu, la déviance. Pas facile pourtant d'aborder  en ce début de XXIe siècle , les questions sous l'angle de la morale ! Une réappropriation des notions de bien et de mal passe par  une défense et  illustration des valeurs de limite et d'interdit, or celles-ci ont été largement ébranlées et à juste titre en plus, par la modernité.

Nous vous proposons  dans son intégralité la réflexion critique au sujet des vidéos  "artistiques" d'Adel Abdessemed, de François Noudelmann  qui coordonne avec  Eric Aeschimann,  
24 heures Philo, un blog réunissant les regards de philosophes français et étrangers sur l'actualité.
C.P.

 L'art au marteau : un coup de massue pour les animaux
Par François Noudelmann

Très chic, l'exposition italienne à la Fondation Sandretto Re Rebaudengo de vidéos artistiques montrant des animaux (cheval, chèvre, faon…) attachés et massacrés à coup de marteau. Très chic, la présentation d'Adel Abdessemed, le "mauvais garçon" d'avenir: jeune, venu d'Algérie, soucieux des questions éthiques… adoubé par les institutions. Le critique du Monde, Harry Bellet, rappelle que les Grenoblois, en 2008,  ont déjà vu ces bêtes se faire "estourbir", sans que cela provoquât le moindre tollé. L'exposition fut pourtant annulée en Californie et en Écosse où "l'éthique" du spectacle a paru très douteuse .

Dans ce type d'exposition se reconnaît la fabrication du scandale, la collusion des bons sentiments et du voyeurisme bon marché. Car filmer ces meurtres sauvages, nous dit le Discours estampillé art, a pour but de dénoncer la violence du monde. Le Discours va même jusqu'à flatter la conscience de gauche puisque, expliquait déjà le programme du Magasin à Grenoble, "le marteau, est emprunté à la symbolique du pouvoir oublié d’une classe ouvrière disparue dans le même temps que l’idéologie qui prétendait la servir." Il nous manque un Flaubert aujourd'hui pour dresser le nouveau Dictionnaire des idées reçues. On demande l'article "marteau"!

L'histoire de l'art est faite de provocations fécondes. Mais la provocation "morale" est un genre moins esthétique que social et ses ressorts ne se limitent pas à la transgression des codes. Très souvent l'immoral n'est que l'envers de la morale : la défense de meilleures valeurs s'y cache sous couvert d'anticonformisme. La provocation morale en art recèle trop souvent la moraline. Et surtout elle se contente du premier degré de la réaction, recherchant la "bonne mauvaise conscience" des choqués.

Si l'artiste avait eu un peu de courage, il serait allé dans les abattoirs, il aurait forcé les lieux interdits au public et aux caméras. Mais non, prudent, il est allé au Mexique où la loi autorise l'abattage à demeure, ce qui permet au filmeur d'échapper à tout procès. Un artiste, à ce compte-là, pourra exhiber dans les musées européens l'excision d'une petite fille en Afrique de l'Est, pour le plaisir et l'effroi du spectateur occidental. Certes l'art contemporain, après des décennies d'abstraction et d'intellectualité, a réinvesti le pathos. Mais l'affect a des complexités, des subtilités qu'ignore ce rapport immédiat à la chose.

Le piège de telles provocations médiatiques entraîne les réprobateurs dans la promotion calculée du provocateur. On devrait ignorer ce coup de marteau filmé sur la tête des animaux, qui n'a d'autres fins que celui du commissaire-priseur faisant monter les enchères de "l'enfant-terrible-de-l'art-contemporain" (déjà acheté par François Pinault). Mais la maltraitance des animaux est devenue un créneau pour certains artistes. Ignorant sans doute les précédents de l'actionnisme viennois, et les sacrifices de l'autrichien Hermann Nitsch, des artistes se font aujourd'hui une renommée grâce à des performances cruelles avec des animaux. Ainsi de Marco Evaristti qui installa dans un musée danois des mixeurs contenant des poissons rouges, incitant les visiteurs à appuyer sur "le bouton de la mort".

Cette violence est humaine, arguera-t-on facilement, elle se canalise sur des animaux et se retournerait aisément sur des humains si l'on pouvait aussi les mixer. Sade a su explorer, montrer cette imagination meurtrière au cœur de la nature humaine. Pour autant il dénonçait la peine de mort et déniait aux institutions, organes de la raison, le droit de tuer. Rien de sadien, donc, dans ces vidéos et ce voyeurisme moral à bon compte. "Au plus près de la mort", écrivait Guibert à propos de ces photographes avides de capter la seconde où cesse la vie.

Le spectacle de la peine de mort donnait autrefois de telles émotions. Le généreux Camus croyait favoriser son abolition en obligeant les défenseurs de la guillotine à assister à cette abomination. Le moraliste ignorait qu'elle attire les foules et il fallait un psychanalyste tel que Lacan pour observer qu'un meurtre commis par un individu lève un interdit et appelle une répétition. Il expliquait ainsi que le crime des sœurs Papin, accompagné de cruautés, avait suscité une forte émotion collective moins par son horreur que par le déclenchement d'un désir de mort partagé par tous et incarné par l'institution judiciaire.

L'art s'inscrirait-t-il dans une telle pulsion de meurtre en esthétisant la cruauté? Avec l'alibi de la catharsis, de la purgation des passions? La défense de la corrida par certains intellectuels français, pourtant étrangers à cette tradition spectaculaire, prend les habits d'une telle rhétorique. Mais sans se voiler sous la cape de l'esthétique, ce sont des spectateurs de plus en plus nombreux qui réclament aujourd'hui des violences au plus près de la mort. Dans l'esprit de Rollerball Murder, des rings ou des cages se montent où tous les coups sont permis. Peut-être verra-t-on un jour le retour des beaux combats de gladiateurs. La cruauté a de l'avenir…

J'oubliais un détail : l'exposition d'Adel Abdessemed a lieu à Turin. Dans cette ville, en 1889, un philosophe-artiste fut pris de convulsions à la vue d'un cheval qu'on battait. Il se précipita en pleurs à son col puis tomba, et sombra dans la folie jusqu'à la fin de ses jours, gardant seulement l'habitude de jouer de la musique. Nietzsche se présentait comme un "philosophe au marteau". Assurément il préférait celui du piano à la massue des abattoirs, fût-elle artistique.





François Noudelmann philosophe et professeur d'université. Il anime depuis 2002 l'émission hebdomadaire Les Vendredis de la philosophie sur France Culture. Il a dirigé le Collège international de philosophie de 2001 à 2004. Il enseigne à l'Université Paris VIII, et régulièrement aux États-Unis à State University of New York et Johns Hopkins University.


Voir aussi : le blog : 24 heures Philo

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Dimanche 15 mars 2009 7 15 /03 /Mars /2009 08:31

Inutile et futile.
L'art contemporain est bien aujourd'hui le seul domaine de la culture où il ne soit pas permis de dire "c'est nul", "sans intérêt".  Soit on est traité de réactionnaire, soit on vous estime non qualifié pour émettre un jugement. Et de précautions en condescendances, de stratégies commerciales publicitaires en partenariats lucratifs, on ne lit tous supports spécialisés confondus que des apologies du tout et du n'importe quoi.

Ci-dessous, nous vous proposons l'article de Catherine Bréauté à propos de l'exposition Généraliste de Melenaite Noata à La Bergerie et la réaction du directeur du lieu.

Nous avons deux bonnes raisons pour cela. Nous partageons le point de vue argumenté, pertinent et courageux de Catherine Bréauté sur cette exposition et nous déplorons la réaction méprisante et vaniteuse du responsable de l'institution à son égard.

Nous trouvons là l'occasion de déclarer qu'il serait temps de s'inquiéter des conditions de production de la critique si l'on souhaite profiter d'une parole libre, fondée sur l'analyse et la connaissance. L'époque en a le plus grand besoin.
C.P.


Charme et tromperie.


“Du 27 février au 8 avril, La Bergerie-lieu d’art contemporain présente une nouvelle exposition de Melenaite Noata, Généraliste. Une grande déception qui montre que l’artiste est allée trop loin dans son entreprise de charme et de tromperie.
par Catherine Bréauté.


Melenaite Noata vient de produire une exposition totalement inutile. Elle nous montre le résultat de son travail autour de Soissons, pendant cinquante-deux jours. Pourquoi Soissons ? Pourquoi cinquante-deux  jours ? Cette manière de construire des projets sur une durée et dans un cadre différents n’interroge-t-elle pas l’exposition et le rôle de l’institution : pourquoi aller là-bas et si longtemps pour produire une telle boursouflure ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser dans un premier temps, les salles d’attente que  Noata investit ne proposent pas des alternatives à la réification générale mais, au contraire, la confortent. 

L’impossible contemplation, le malaise diffus, produisent une œuvre fastidieuse qui n’arrive qu’à fabriquer une  interrogation  ennuyée chez le spectateur.  Il  y  a  certes  du  « non-vu »,  du « non-visible » ;  mais  on  ne  va  pas  au-delà.  Les photographies  sans  attraits  de  fauteuils  et d’affiches quelconques se veulent sans doute une réflexion  sur  l’art  et  la  culture.  On  peut  penser qu’il s’agit pour Noata d’intervenir sur le rituel, le temps  et  l’espace.  Les  fiches  manuscrites,  d’un ridicule  achevé,  ne  nous  éclairent  guère  sur  la problématique  poursuivie.  Certainement,  Noata réussit  à  atteindre  un  but,  celui  d’arriver  à provoquer  un  vif agacement,  l’impossibilité d’adhérer  à  ses  œuvres.  Où  est  la  place  de  cette artiste  dans  l’enchaînement  des  œuvres,  des lectures  de  l’histoire  de  l’art,  des  formes,  des matières et des  symboles, dans  la question  de la nature même  de l’œuvre d’art  et  du regard qu’on lui  porte ?  Nulle  part.  Elle se  contente  de donner le  change.  Noata  fait  partie  de  ces  artistes  qui font  semblant  de  trouver  le  moyen  d’ouvrir  de nouveaux espaces et d’opérer selon leurs propres termes,  tout  en  sachant  que  la  moindre  velléité de  transgression  est  généralement  très  vite transformée en style acceptable par le marché. Et cela  lui  convient  parfaitement.  Mais,  si  l’on  sait bien  regarder,  l’habileté  fait  défaut  et  cette mystification  tombe  à  plat.  Ce  dispositif,  qui  se veut  aussi,  tant  qu’on  y  est,  l’expérience  du détachement  et  de  l’intemporel,  n’est  qu’un ignoble court-circuitage de  toute restitution   aux formes  et  aux  matériaux  d’un  pouvoir  physique et  symbolique.  L’artiste  s’ingénie  ainsi  à travailler  dans  la  banalité  ou  le  non-événement par  une  absence  de  soi-disant  parti  pris  qui donnerait à  ses œuvres des qualités abstraites et une  portée  générique.  Quelles  que  soient  les anecdotes  qui  ont  généré  ce  parcours  semé d’indices,  elles  font  se  rejoindre  l’inutilité  et  la futilité  en  provoquant  en  nous  un  rejet  doublé d’ennui.

Si  l’on  voulait  persuader  les  visiteurs  que  l’art contemporain  est  vraiment  nul,  on  ne  s’y prendrait  pas  autrement.  Certains  s’étonneront que l’on critique ainsi cette exposition. S’éloigner du  consensus  des  vernissages  et  porter  un jugement,  et d’autant  plus  si  celui-ci  est négatif, est  considéré hors de  propos.  L’art  contemporain serait  une  cause  commune,  attaquée  de  toutes parts.  Ne  pas  fourbir  les  armes  des  détracteurs. Mais  comment  peut-on  défendre  cette interminable  série de  cibachromes flous et  tape-à-l’œil  ?  Cette  mascarade dépourvue de désir,  de projets  et  d’illusions ?  Cette  pathétique imposture ?  Quel  intérêt  trouver  à  cette  suite  de détails fastidieux et rancis,  de miasmes  fatigués ? On  aurait  pu  espérer  voir  traiter  l’espace  social comme  un  matériau  et  faire  naître  de  cette manipulation  une  expérience  renouvelée  de l’attente, voir les éléments médicaux prendre une posture  paradoxale.  Il  n’en  est  rien.  Reste  un objet  un  peu  hermétique  à  prendre  pour ce  qu’il est :  l’espace  psychologique  d’une  artiste  obtuse et  surévaluée,  avec ses duperies,  ses obsessions et sa fausseté.

Mais  parle-t-on  encore  d’art  quand  l’on  sait  que toutes  les  pièces  ont  été  vendues  avant  le vernissage ?  Ce  lieu  d’exposition,  que  l’on  a connu  plus  engagé  et  clairvoyant,  a  fait  le  choix d’ajuster  l’offre  à  la  demande.  Il  n’a  plus  de temps  à  perdre  avec  la  critique  d’art  et  il  est maintenant  inutile  d’organiser  des  voyages  de presse.  Le  directeur  du  lieu  a  beau  déclarer « Même  si  les  lois  du  marché  ne  sont  pas  notre seule  motivation,  nous  sommes  là  pour  faire  du profit. »,  si  certains collectionneurs  se mettaient à  réfléchir au  sens et  à  l’intérêt des pièces  qu’ils achètent,  Melenaite  Noata  risquerait  de sombrer dans  un  anonymat  rapide.  Mais  pour le  moment, il faut reconnaître à l’artiste un grand talent dans les  techniques  du  camouflage,  de  la  mascarade, du  faux-semblant.  C’est  ainsi  qu’elle  arrive  à concilier le  statut  de  l’artiste  et  la  rémunération de la femme  d’affaires  et qu’elle finit par  produire de telles expositions  où une emphase  pontifiante et floue  tient lieu d’argument et  de morale.  Faut-il y voir une  ironie post-moderne ?  Même pas. On a simplement  là  ce que  l’on  peut  faire  de  plus caricaturalement  mauvais  en  matière  d’art contemporain. “

 

La piteuse réaction du directeur du lieu  :


Chers Amis,

Je joins, à titre de curiosité, un article qui est l’exemple même d’une fausse critique artistique. Il s’agit en réalité d’un ramassis d’inepties paru récemment dans une revue dont il eut mieux valu taire l’existence. Mais le comique d’une soi-disant journaliste croyant faire son métier vaut son pesant d’or.
Bien cordialement,

Pierre Monjaret

Directeur

La Bergerie - Lieu d’Art Contemporain

labergerie-art-co@wanadoo.fr
http://www.labergerie-lac.com

La Bergerie – Lieu d’Art Contemporain  se présente comme  "une institution culturelle internationale, située au cœur de la scène vive de l’art depuis 2003" et  qui " s'est développée pour devenir une des institutions internationales les plus influentes"


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Vendredi 21 novembre 2008 5 21 /11 /Nov /2008 07:51

Une soirée débat

organisée par Télérama

 

lundi 24 novembre à 19h 30

 

  Théâtre du Rond-Point - Paris (8)

 

 

 

 

 


Le métier d'artiste, un nouvel idéal ?
Malgré la difficulté, de plus en plus de jeunes tentent une carrière artistique. Pour concilier réussite sociale et épanouissement personnel dans un monde désenchanté ?  Si le « métier» d'artiste n'est exercé en France que par 2 % des individus, le « désir d'en être », lui, semble plus vivant que jamais. Les statistiques le confirment : entre 1990 et 2005, en effet, le nombre des professionnels de la culture a augmenté de 38 %. Un tel engouement s'est-il déjà produit ? De nos jours, quelle serait la figure susceptible de mobiliser les jeunes vocations ?

 

Ils seront plusieurs à répondre chacun à leur manière à toutes ces questions : Pierre-Michel Menger, directeur de recherche au CNRS et à l'EHESS, observateur hors pair du milieu intellectuel et artistique,  le philosophe Gilles Lipovetsky qui depuis trente ans passe au crible la société de consommation et ses avatars, le philosophe Michel Onfray qui ose un  point de vue radical,  le sociologue-ethnologue Jean-Claude Kaufmann qui scrute les mécanismes de construction de soi,  Pierre-Michel Menger qui combat les illusions (10 % de la population des auteurs ou des plasticiens, par exemple, cumule 50 % des revenus)...

 

Pourtant,   une poignée de fervents animés par le désir est de créer  percévereront...


d'après Emmanuelle Bouchez
lire sa présentation dans Télérama

 

 Au programme
Des interventions filmées de Marc Fumarolli, Daniel Templon, Yves Michaux et Daniel Mesguich viendront également enrichir les échanges, de même que des « pauses artistiques », en live, avec Zaza Fournier, Debout Sur Le Zinc et Patrick Robine.

 

 

Comment participer à la soirée ?
Offre privilège proposée aux lecteurs de Télérama : 7 € (au lieu de 10 €).
Réservation obligatoire au : 01 44 95 98 21 (du mardi au samedi de 12h à 19h et le dimanche de 12h à 16h) ou par Internet dans la limite des places disponibles)

Soirée animée par Fabienne Pascaud, directrice de la rédaction de Télérama, et Jean-Michel Ribes, directeur du Théâtre du Rond-Point.
Invités : Michel Onfray, philosophe ; Muriel Mayette, administrateur général de la Comédie-Française ; et Christophe Girard, adjoint chargé de la culture à la Mairie de Paris.

Pauses artistiques : Patrick Robine ; Zaza Fournier ; Debout sur le Zinc .

 

Ce débat a lieu :
lundi 24 novembre à 19h30
au Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin-Roosevelt, Paris

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