Art et société


Jeudi 22 décembre 2005 4 22 /12 /Déc /2005 09:15
Argent et Liberté
 

"PEU AVANT minuit (le 21/12/05), les députés ont créé la surprise en adoptant, contre toute attente, des amendements légalisant les échanges de fichiers sur Internet via le système «peer to peer». Ce résultat, obtenu sur le fil, a semé une telle zizanie que la discussion du projet de loi sur les droits d'auteur a dû être suspendue. L'Assemblée a en effet adopté, contre l'avis du gouvernement, deux amendements identiques en ce sens.


Ces amendements à l'article premier du projet de loi, article consacré aux exceptions au droit d'auteur, étendent à l'Internet les exceptions pour copie privée en prévoyant en contrepartie une rémunération des artistes. Cela revient à autoriser les copies pour des usages non commerciaux et, donc, le téléchargement par échanges de fichiers de films ou de musique par le système P2P. C'est en, quelque sorte, un premier pas vers la «licence globale» ou «légale» appliquée à Internet. Cette solution, qui fait terriblement peur à l'industrie du disque, permettrait, moyennant paiement, un téléchargement légal sur Internet. "

 

Voici ce que nous avons lu dans le Figaro ce matin.

Les termes du débat sont bien posés. Les députés ont pris la décision d'autoriser les copies pour des usages non commerciaux et ont pris ainsi à contre pied le projet de loi défendu par le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres.

Nous ne pouvons que nous féliciter à notre tour. Le libre accès grâce à l'internet à une masse d'informations et de documents est le garant de notre liberté intellectuelle. Il était bien évident que le gouvernement français sous prétexte de redéfinir le droit d'auteur défendaient les droits commerciaux des grandes industries.

Ce que Maurice Ulrich nous explique très bien aujourd'hui dans l'Humanité :

 

"En trois semaines, une pétition lancée sur Internet et opposée au projet a déjà recueilli plus de cent mille signatures de particuliers et de 600 organisations. Elle a des échos dans de multiples milieux, et pas uniquement, loin s’en faut, chez les jeunes téléchargeurs de musique mais chez les chercheurs, les universitaires et nombre d’utilisateurs d’Internet. Car avec les inquiétudes pour les libertés soulevées par le contrôle de l’utilisation des fichiers il s’agit d’une question majeure touchant aux droits d’auteurs et à la propriété intellectuelle. Lesquels droits d’auteurs sont en fait devenus, au fil des années avec la révolution numérique, les droits des majors. On croit payer pour la création mais on paye pour les industriels. Ce sont eux, notait récemment Bernt Hugenholtz, spécialiste du droit de la propriété intellectuelle, que protège la directive, « son but est avant tout de défendre les intérêts de l’industrie cinématographique ou musicale ». Or, les auteurs, poursuivait-il, peuvent avoir « des intérêts très différents », être protégés, certes, mais aussi accéder aux oeuvres des autres.

 

Sauf que la notion d’auteur, sous la pression des grands groupes, est devenue très élastique. En 2003, l’organisation mondiale de la propriété intellectuelle élaborait la notion de copyright d’industries, réunissant sous le chapeau des droits d’auteur les activités de création, production, distribution et vente des oeuvres de l’esprit. La définition englobant donc aussi bien la littérature et les arts plastiques que le cinéma, la vidéo, la musique ou la production de logiciels tels le fameux Windows de Microsoft. Lequel donnera naissance dès l’année prochaine à Windows Vista, équipé de systèmes qui ne permettront l’accès de certaines zones qu’à d’autres logiciels autorisés.

 

Les enjeux financiers sont énormes...  

Mais plus profondément l’enjeu de cette prise de contrôle va au-delà même des exigences financières. La logique profonde de ce qui pourrait se mettre en place, c’est de ne laisser aucune place dans le Net à tout logiciel non autorisé, à tout produit n’ayant pas l’agrément des possesseurs des tuyaux comme des contenus. Ce pourquoi nombre de chercheurs et d’universitaires, utilisateurs de systèmes échappant aux grands groupes, tel Linux, s’élèvent contre le projet de loi. Comment ne pas penser par ailleurs qu’une telle maîtrise de la production, puis de la distribution et enfin de la possibilité de choix du consommateur, ne va pas dans le sens d’un formatage massif de la production intellectuelle. Ce qui s’est passé en matière de cinéma, avec la domination hollywoodienne peut parfaitement se passer sur le Net. Protéger les produits, gérer les accès, c’est aussi les conduire et les guider, ouvrir des passages et en fermer d’autres."

 

Les députés l'ont bien compris et nous en sommes soulagés , l'enjeu n'est pas le piratage informatique, mais  la possibilité du partage des connaissances et de la culture.

Il n'en demeure pas moins que au côté des artistes, des créateurs, des auteurs  qui savent   intimement que dès lors que leur travail possède une "valeur" , il est systématiquement copié  ou exploité,  nous voyons la nécessité de réaffirmer  la notion de propriété intellectuelle. Notre société mondiale est marchande.  Que  les oeuvres  d'art  pour une infime part d'entre elles soient des objets de spéculation  ne doit pas dissimuler la grande misère d'une majorité de créateur et d'artistes qui se sentent à juste titre pillés.

 

voir aussi : Le journal Le Figaro, le journal L'Humanité, le site de l'association EUCD pour la sauvegarde du droit d'auteur ,   pour des arguments technologiques sur le sujet le Monde de l'Informatique

Par Art Point France - Publié dans : Art et société - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Jeudi 22 décembre 2005 4 22 /12 /Déc /2005 00:00
Le silence comme politique pour les arts plastiques
 

Au moment de la FIAC (oct.2005) et pour la première fois depuis longtemps, un premier ministre faisait part de son attention aux arts plastiques et annonçait une série de mesures pour soutenir l’art contemporain. S’interrogeant sur « comment redonner toutes ses chances à la création en France ? », M. de Villepin réaffirmait la mission des pouvoirs publics de « soutenir nos créateurs et de défendre leurs droits » et citait plus particulièrement l’adaptation de « notre législation sur les droits d’auteur, pour continuer à assurer, dans un environnement technologique nouveau, les droits des créateurs et la propriété intellectuelle. »



Effet d’annonce ou véritable politique en faveur des artistes plasticiens ? Nous sommes en droit de nous interroger lorsque nous constatons que sur les droits d’auteurs des artistes, le ministère de la culture oppose à nos attentes une inertie dilatoire ou reste muet. Droit de présentation publique ou d’exposition, droit de suite, droit de reproduction, dans chacun de ces cas, les artistes attendent toujours que le ministère de la culture prenne position concrètement en faveur de leurs droits.



Un rapport sur l’application du droit de présentation publique, rendu au ministre de la culture en février 2005, est gardé secrètement dans les tiroirs du Ministère. Selon le délégué aux arts plastiques, M. Olivier Kaeppelin, il ne pourrait pas être communiqué, car il serait discuté entre « professionnels » ; « professionnels », que ne seraient donc pas les artistes, ni les associations d’artistes, qui ont participé à la recension des données chiffrées de ce rapport, ni encore leurs organisations professionnelles dont les demandes sont à l’origine de ce rapport. Nous ne pouvons voir dans cette volonté de dissimuler les outils destinés à ouvrir un large débat que la crainte constante du ministère de reconnaître et de faire face à la situation paradoxale des artistes. Auteurs et premiers acteurs de l’art contemporain, les artistes sont aussi les plus précaires et les seuls dont les droits sont régulièrement bafoués. Il semble ainsi normal qu’ils supportent financièrement la gratuité soi-disant nécessaire à la présence et à la promotion des arts plastiques.



Dans son discours, M. de Villepin pointait la « préoccupation » des acteurs de l’art contemporain sur l’application du droit de suite en vertu de la directive européenne 2001/84/CE du 27 septembre 2001. Ce droit permet aux artistes de bénéficier, par l’octroi d’un petit pourcentage, de la plus value prise par leurs œuvres lorsque celles-ci sont remises en vente. Depuis une réunion de concertation en février 2005, le ministère de la culture se garde bien de faire connaître ses intentions quant au seuil et au taux du droit de suite qui doit s’appliquer sur les reventes d’œuvres des artistes vivants dès le 1er janvier 2006. C’est en tout état de cause prendre la mesure « des demandes légitimes des artistes », que souhaitait le premier ministre.



Les 20 et 21 décembre, l’Assemblée Nationale examinera en procédure d’urgence le projet de loi relatif aux droits d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information. Un certain nombre d’amendements, déposés par MM. Joyandet (UMP), Dionis du Séjour et Baguet (UDF), remettent en cause le droit de reproduction et la rémunération afférente des artistes plasticiens. Ces amendements prônent l’abandon du droit de reproduction des œuvres sans aucune contrepartie lorsque celles-ci feraient partie « de l'actualité traitée » ou « dans un cadre d'information », c’est-à-dire dans un cadre si large et si peu défini qu’il ouvrira soit de multiples procédures judiciaires, soit l’extinction du droit de reproduction. L’adoption de ces amendements aboutirait également pour la première fois à une déliaison automatique entre l’auteur et son œuvre : un premier pas serait ainsi franchi provoquant in fine un affaiblissement inquiétant du droit moral des auteurs.



Ces amendements, proposés sous la pression du Syndicat de la presse magazine et d’information (SPMI), soutenu par France Télévision, au nom d’une information qu’ils n’ont jamais mise en œuvre pour soutenir l’art contemporain, s’appuient encore une fois sur la supposée promotion des œuvres et des artistes auprès des publics. Ils méconnaissent la précarité des artistes et ils banalisent le non-respect de leurs droits d’auteurs, en ouvrant une banque d’images gratuites. Ils tentent de légitimer la règle constante et aporétique que l’accès gratuit aux œuvres développerait un marché dont on oublie que les mécanismes sont bien étrangers à cette volonté d’illustration des magazines.

 

Le ministre de la culture n’a jamais énoncé, en réponse à des interrogations multiples, une position ferme du gouvernement contre ces amendements. Il ne dit mot sur les autres droits d’auteur des artistes : le silence lui tient lieu de politique pour les arts plastiques. C’est une lecture nouvelle et audacieuse de sa mission que rappelait le premier ministre : « soutenir les artistes et leurs droits ».

Antoine Perrot
Président de la Fédération des Réseaux et Associations d’Artistes Plasticiens (FRAAP)

 

voir aussi : www.fraap.org, notre article sur le débat autour du droit d'auteur

Par Art Point France - Publié dans : Art et société - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Mercredi 30 novembre 2005 3 30 /11 /Nov /2005 00:00

Les Lettres Françaises

 

Hebdomadaire fondé en 1942 par Jacques Decour et Jean Paulhan, Les Lettres françaises ont cessé de paraître en 1972. Jean Ristat les ressuscite une nouvelle fois, en mars 2004, comme supplément mensuel à L’Humanité. « La résistance intellectuelle, écrit-il, est plus que jamais à l’ordre du jour. » 

 

Nous avons extrait du mensuel de janvier 2005 :

 

 

 

par Gérard-Georges Lemaire


Histoires d’avant-garde : un débat sans fin 

 

L’avant-garde est-elle devenue un sujet d’étude académique ? Il faut le croire.

 

L’essai de Philippe Sers le prouve. Il tente de prouver que toutes les avant-gardes du début du XXe siècle ont en commun une « mécanique de pensée » correspondant « à un choix philosophique et moral ». Sont résumés, en quelques paragraphes, cubisme, futurisme, dadaïsme, abstraction, comme si ces termes recouvraient des réalités assez similaires. Or le cubisme exprime un point de vue strictement plastique, alors que le futurisme engage toute une représentation du monde et révolutionne tous les domaines de la création. Idem pour MM. les Dadas. Les choses sont donc plus complexes que l’auteur le fait croire : il y a par exemple un fréquent hiatus entre les déclarations et les manifestes de ces courants et les œuvres. L’auteur nous offre en somme une vision momifiée et simpliste favorisant une classification et une interprétation générale. À manipuler avec la plus grande méfiance.

 

De son côté, Laurence Bertrand Dorléac a choisi d’adopter le point de vue documentaire dans l’Ordre sauvage. Elle s’attache à décrire l’importante mutation du champ de l’expression artistique sur une scène, au sens propre ou au sens figuré (le monde devient le théâtre de l’art). Elle analyse les débuts de ce qui est appelé happening ou performance et qui, déjà, pendant les années cinquante, bouleverse les codes de la relation esthétique. Ce travail est remarquable par son sérieux, mais aussi par son intelligence, qui se traduit par une conscience de ce qui mérité de s’inscrire dans la mémoire de l’art de ce temps et une extrême finesse d’analyse. Les actionnistes autrichiens (à commencer par l’épouvantable Otto Muehl), les nouveaux réalistes placés sous la houlette de Pierre Restany (Niki de Saint Phalle, Tinguely, les incroyables actions d’Yves Klein, son « vide » et son « plein »), Joseph Beuys et tant d’autres sont ici placés dans des perspectives telles qu’on peut reconstituer le sens de leurs spéculations dans le contexte de l’époque. Écrite avec beaucoup de sagacité, cette étude est une excellente introduction au domaine paradoxal de l’art de l’éphémère qui aspire pourtant à l’éternité. Michel Corvin raconte l’histoire d’un festival unique en son genre : le Festival de l’art d’avant-garde qui s’est déroulé entre 1956 et 1960, d’abord à Marseille, puis à Nantes, enfin à Paris. Créé par le jeune metteur en scène Jacques Polieri, après avoir découvert l’architecture de Le Corbusier, celui-ci réunit autour de lui Béjart pour la danse, Michel Ragon pour les arts plastiques, Charles Ford pour le cinéma, et André Hodeir pour la musique. Cette aventure de courte durée a néanmoins été marquante : les principaux peintres abstraits de l’époque, Maurice Henry, Pierre Schaeffer et Xénakis, les lettristes et Romain Weitgarten, Tardieu et Ionesco : tels sont les noms qui ont alors figuré sur les affiches.

 

L’avant-garde était encore une sorte d’épopée. Il y a un autre point de vue possible là encore : celui de l’engagement. Labelle-Rojoux s’engage lui aussi dans la voie de l’historicisme. Il s’incline devant Marcel Duchamp, son saint patron (sans autre explication), et rappelle lesquels ont été les grands précédents de cette histoire de l’art projeté sur scène (une scène spécifique) - le futurisme, dada, le Bauhaus. On y retrouve les membres de Fluxus, Beuys et les incontournables actionnistes autrichiens. Et l’on remonte le cours du temps pour se retrouver en compagnie de Julien Blaine ou d’Orlan. Très bien documenté, il nous offre un vaste panorama de ces aventures qui, de marginales, sont devenues autant de modes incontournables et reconnus de penser et de manifester l’art à la fin du siècle dernier. Nécessairement partial, écrit avec vivacité, il fournit une source inépuisable pour découvrir ces expériences qui ont eu partie liée avec la musique et les autres formes de création.

 

Mais il y a encore une option possible : réécrire cette histoire de bout en bout. Marc Partouche le fait de manière brillante dans la Ligne oubliée. Il construit une logique à partir des Jeunes-France, brocardés par Théophile Gautier, de la bohème de Mürger, des Incohérents et des Hydropathes de l’époque du Chat noir (c’est alors qu’Alphonse Allais « invente » l’abstraction !). C’est évident : Partouche fabrique rétrospectivement des attitudes artistiques qui annoncent performers et esthètes de l’art instantané. Mais il le fait avec de solides connaissances et beaucoup de savoir-faire.

 

Reste la question de l’art contemporain. Est-ce un genre en soi ? Est-ce une catégorie autonome et est-il condamné à rester « contemporain » jusqu’à la fin des temps ? Avec une grande clarté et un sens aigu de la pédagogie, Jean-Luc Chalumeau, après avoir rappelé les diverses polémiques sur la question (Baudrillard, Jean Clair.), précise que cet art existe dans un paradoxe inouï : une volonté de provoquer et transgresser toujours plus grande pour une intégration immédiate au sein des institutions. Et il conclut qu’il n’a plus rien à faire avec l’art. En le suivant dans le dédale de ces modes de production codés presque hors de toute relation avec le public, on est en droit de se demander s’il n’y a pas deux formes d’art de nos jours, celui des Anciens - qui seraient les Modernes ! - et celui des « contemporains » qui seraient à la fois nulle part et au centre du pouvoir symbolique du musée comme un parasite mortel.

 

 Gérard-Georges Lemaire

article paru dans le journal l'Humanité le 25 01 2005

 
 PARUTIONS
 

l’Avant-Garde radicale et ses nouveaux critères de vérité en art, Philippe Sers, eds les Belles Lettres, 302 pages, 27 euros

Festivals de l'Avant-garde, 1956,1960 Michel Corvin, eds Somogy, 328 pages, 45 euros.

L’Ordre sauvage, violence, dépense et sacré dans l'art des années 50 - 60 Laurence Bertrand Dorléac, coll.« Art et artistes », Gallimard. L’Acte pour l’art, Arnaud Labelle-Rojoux, Al Dante &, 656 pages, 27 euros.

La Lignée oubliée, Bohèmes, avant-garde et art contemporain de 1830 à nos jours Marc Patouche, Al Dante &, 384 pages, 18 euros. 

Histoire de l’art contemporain
, Jean-Luc Chalumeau, Klincksieck, 192 pages, 12 euros.

 
 L’Humanité, 32, rue Jean-Jaurès, 93928 Saint-Denis.
 
 voir aussi : , le site du journal L'Humanité, notre dossier Gérard-Georges lemaire
Par Art Point France - Publié dans : Art et société - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés