Sur et hors de la toile : J.-P. Gavard Perret


Mardi 10 juillet 2007 2 10 /07 /Juil /2007 11:46

VALERE NOVARINA LE LANGAGE ET LA CHAIR

Par Jean-Paul Gavard-Perret


"Le langage est notre bouche et notre pensée, une divine énergie et une hormone"
(V.N.)

Valère Novarina, L'Acte Inconnu, POL, 180 p., 14 E.




On se souvient de la fameuse phrase de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : "Assez les images". Cette injonction, Valère Novarina l'a toujours entendu et c'est pourquoi - paradoxalement peut-être, mais afin de venir à bout des images  -  il a fait fondre la langue en l'entraînant non dans l'effacement mais dans une course folle, décomplexée. Surgit ainsi ce qui tient plus de la danse litanique et cyclique que du chant chez celui qui comme l'écrit Jacques Brou dans un des meilleur article sur l'auteur " ne se laisse ficeler par aucun scénario " . L'auteur du " Discours des animaux " évite ainsi tout logos, tout langage didactique : il se laisse aller loin des couches asphyxiantes du sens. Il troue ainsi la langue, la libère en lui inoculant tous les virus possibles de l'humour par glissements de sens, par série de bubons.  Il ne s'agit pas pour autant au sein de cette prolifération d'un cancer qui atteindrait la langue, car ici " la maladie de la langue " (Duras) ouvre non des plaies mais des trous sanitaires qui laisse sortir les pus et autres liquides pourris de significations prévisibles, pré-formatées.



Chez Novarina tout reste ainsi possible, probable, imminent mais sans qu'on sache ce qui va sortir, ce qui va se passer. Quelque chose avance, se précise sans qu'aucun sens ne se coagule vraiment. On ne sait pas qui parle. Demeure " un gargouillis, un bruit d'évier " (J.. Brou). Juste ce bourdonnement par proliférations , scansions, attaques, excès de paroles. Ecrire devient une relance à perpétuité dans une opérette, un opéra, une opération - entendons ouverture. Ecrire est donc d'une certaine manière nier. Et nier surtout les évidences. Il faut que " ça " sorte par les trous  de la langue, dans cette reprise incessante contre l'absence et le vide que le langage vient " combler " même s'il ne se referme jamais, même s'il n'est que l'avalanche d'une pensée qui échappe au moment même où elle naît. Chaque texte reste donc un abîme du sens, la sodomie du Père et de tous les re-pères. " La chair de l'homme " (pour reprendre un de ses titres) est à ce prix. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le verbe se fait chair. Tout le contraire même : il ne présente que ce trou où se déverse ou plutôt se révulse une histoire qui nous bouleverse à coup de répétitions, d'ictus, chaque fragment d'un texte reflétant son ensemble en perpétuel mouvement.



Tout fonctionne ainsi au nom de la variation là où la matière redevient poussière. Chaque mot n'est donc que ce qu'en disait déjà  Diderot lorsqu'il écrivait :"dans mon imagination, il n'est qu'une ombre passagère" . Mais cette ombre possède la capacité à devenir un lieu, une impersonnelle et inquiétante zone du vivant là où pourtant le vivant a disparu jusqu'à devenir matière de langage (rien de moins, rien de plus). Et à ce titre, les ¦uvres de Novarina sans doute parce qu'elles se situent là où le sens bascule dissolvent toute sécurité afin de faire surgir une sorte de joie imprévue et qui jusque là était constipée sauf chez de rares écrivainss (Joyce en premier) où elle se laisse aller dans ce que Beckett a justement nommer une " foirade " au sens premier du texte (perte fécale).



En un nécessaire transfuge de la " matière " un glissement a donc lieu loin des mots poussiéreux soudainement et volontairement salis, baveux, merdeux au besoin, afin que le lecteur soit pris de panique dans cette montagne de mots qui ne capitalise plus rien. Comme l'écrit encore J. Brou " le texte ne laisse pas de trace à l'esprit ". Il se renverse sur la feuille tel quel, laissant couler sa masse " corporelle " et qui se contente d'être ce qu'elle est en sa décharge publique dans  sa  visualité, sa " choséité "  qui ne s'adressent pas seulement à la curiosité du visible, du lisible mais au désir de voir ce qui est absence, manque, ombre. L'énumération, la répétition, la scansion ouvrent à une danse qui fait sauter les verrous du monde. Lire n'est plus saisir, appréhender, c'est se laisser envahir par un flux auquel Novarina donne " corps "  pour offrir à au " spectrateur " une sorte d'immanence de l'état de rêve éveillé au moment où la matière à lire, au sein de son magma liquide, se transforme jusqu'à devenir l'évidence lumineuse d'un lieu jamais atteint, déserté, qui nous échappe mais qui s'accroche à nous comme s'il nous  était consubstantiel tout en n'étant pas nous même, un lieu perdu ou imag(in)é doué de la puissance en tant que matrice et phallus des choses non sues.



Une telle écriture nous offre une expérience paradoxale, intense, vorace où les  certitudes comme les apparences sont mangées afin que d'autres images nous mangent, nous enveloppent comme celles de nos rêves dans leur force majeure (n'oublions jamais lorsque nous rêvons nous ne croyons pas que l'on rêve). En un  tel corpus " délirant "  ou plutôt dérivant soudain nous nous sentons en vie car l'¦uvre nous parle vraiment, nous parle de notre dedans, de sa confusion mentale. Bref l'¦uvre nous fait corps en ses listings et ses nomenclatures. Son rire nous appartient car nous avons l'impression d'en être (et non pas de sa faire mettre dedans). C'est pourquoi aussi de tels livres nous défont, nous déchirent, nous aspirent, nous décollent de nos certitudes. Nous sommes de ce papier mâché qui à mesure que nous l'avalons nous révulse.  Novarina nous  offre  cette masse de ce que d'aucuns prennent pour de la folie que nous devons affronter, avaler et vomir afin de nous sentir exister. C'est pourquoi il y a dans le mouvement de tels livres un mouvement de transe. L'auteur fait de nous des derviches tourneurs, mais des derviches athées. Chaque texte reste en conséquence toujours et sourdement incandescent , il nous fait face, défait nos certitudes  en une sorte d'éclatement du trompe-l'¦il, de trompe-esprit, de trompe la mort que constitue le plus souvent la littérature.



A l'épreuve d'une telle masse tonitruante, d'une telle danse, d'un flot d'images nous voyons mieux car nous ne voyons plus rien. Nous plongeons dans l'abîme, pas n'importe lequel, celui - portable - qui nous habite. Novarina nous fait passer fait passer de l'illusion subie à l'illusion exhibée. De l'extrême compacité d'un telle recherche naît ainsi ce qui éclaire, délie, vide et remplit. Une béance, un béance par effet d'ombre détachée de ce qui la retient.  Il existe soudain une condition " littorale " de l'oeuvre  en tant que lieu des extrêmes, des bords et surtout des débordements. Et le travail de l'auteur ouvre au vrai temps de la fable où tout s'inscrit en dehors du sens. Il est le lieu d'un rite de passage où tout s'inverse. On tombe en ce lieu, on vire au flou  mais pour mieux voir, comme l'écrivait Carroll " pour se dissoudre comme un brouillard de vif argent ". Nous entrons dans le trouble là où  le monde est laissé en un plan plus ou moins épais qui donne à l'oeuvre sa profondeur, son épaisseur, son autonomie singulière. A ce titre Novarina  est un géomètres mais jamais des surfaces et arrêtes polies, lisses, achevées pas plus que des axiomes purs. Il est le géomètre du lieu par excellence  impalpable : celui des profondeurs, des " gargouillis " et autres  phénomènes angoissants (car inconnus) mais qui soudain prêtent à rire. Nous rions alors  non de nous-mêmes mais nous rions nous-mêmes car soudain nos repères échappent (et c'est pourquoi ce rire est si important et si tragique à la fois). De profundis clamavi, ce rire arrache à la figure du monde reconnu nos certitudes et nos  logiciels d'interprétations.



Pas question pour l'auteur de nous en vendre un plus performant. Il nous abandonne à notre propre dérive. Il évide les espaces " sensés " afin de produire des lieux sans noms, sans symboles, sans mots d'ordre ou lois. Mais de la sorte il nous déplace de "ces lieux d'absence où tout désir de voir nous place" .  C'est pourquoi, afin de définir l'¦uvre de Novarina  il faut donc bien parler de fable mais pas n'importe laquelle ; celle qui évide sa propre affabulation, une fable qui n'est ni le propre ni le figuré, ni le pur ou le réalisé mais une zone où nous pouvons enfin verser dans le rêve éveillé où nous perdons notre capacité de penser seulement avec lucidité.  L'¦uvre nous permet ainsi de nous perdre et de nous retrouver tant elle souligne le fait que signalait Giaccometti "j'ai toujours eu l'impression d'être un personnage vague, un peu flou, mal situé " .  Novarina ne cherche pas à améliorer une telle image : il tire (à boulets multiples et rouges) notre portrait tel qu'il est en sa confusion première (et dernière). L'¦uvre reste ainsi une des rarissimes où le corps ne disparaît pas et où le monde des apparences est exclu. Il y soudain place pour quelque chose d'autres et qui est bien plus que la figuration d'une ombre " portée ". Ici les repères s'effacent pour laisser apparaître une vague tache humaine. Nous ne sommes même plus dans le peu de choses mais dans l'air du lieu et dans l'aire d'un jeu qui nous absorbe et nous digère et qui laisse en " plan " toutes les réponses aux qui suis-je, au où suis-je et au si je suis.



La littérature  dans sa masse mouvante n'est plus rien que cela : une manière de dire ce que nous sommes : étrangers à nous-mêmes. Mais pour autant elle ne se contente pas de ce constat d'adultère avec nous mêmes. Novarina baratte nos futures cendres : c'est sa manière de répondre au qui-suis je ? cité plus haut  par un "je suie". C'est sans doute là l'expérience ou une des expériences les plus radicales du pouvoir  de la littérature en ses moutonnements de matière verbale et syntaxique hors de leurs gonds afin de mieux nous hanter.  La langue est donc ici bien autre chose que l'indice de la possession carnassière des apparences, autre chose que cette mimesis en laquelle elle se fourvoie et dont le prétendu "réalisme" représente la forme la plus détestable. "Qu'ils ne viennent plus nous emmerder avec ces histoires d'objectivité et de choses vues"  écrivait déjà Beckett qui avait reconnu en Novarina un écrivain majeur. Pour lui il était déjà ce qu'au fil du temps il a devenu : un abraseur des apparences et des quintessences statiques par la poussée d'une langue qui n'hésite pas plus à faire sous-elle qu'à échapper à elle-même dans ses jets distordants, ses éjaculations coutumières, son onanisme créateur, ses suites de rondeurs qui s'enveloppent les unes dans les autres. Pour l'auteur de "L'acte Inconnu" il convient d'aller toujours  non seulement où le sens se dissipe mais où rigoureusement parlant, le sens n'existe pas. La seule littérature est donc celle qui  par sa matière même ouvre un trou béant.  L'Imaginaire pour l'auteur représente la puissance paradoxale à creuser le monde et l'être par la plénitude lacunaire des laves de l'écriture jusqu'à ce que l'un et l'autre éclatent d'un rire salvateur et ce même si la littérature ne sauve rien. On  touche ainsi à une figuration infigurable : ce n'est même plus l'ombre qui est visible mais son dedans et sa matière vivante en une écriture qui se dilate, se  convulse  au moment où l'auteur ne cherche pas l'hallucination par les vagues discursives qu'ils créent mais  l'accession à une sorte de sous littéralité afin de toucher à des lieux inconnus de l'être là où il n'existait jusqu'à lui pas de mots ou d'images possibles .



Il nous désapprend à voir et à comprendre mais afin d'arracher du visible quand le visible s'arrache à nous et nous faire entendre  ce que Gilles Deleuze nomme :"la voix du fond de l'ombre de l'être, le moi dissous, le Je fêlée, l'identité perdue" .   Novarina atteint au sein même de la profusion constitutive  une littérature qui fait le  vide par trop plein et par moquerie de toute fixité du sens. Il y a alors dégagement de la littérature par les mots qui semblent se retourner contre eux-mêmes mais en disent plus long. Créer est donc pour l'auteur défaire, faire retour à la poussière par excès afin que l'air qui nous entoure en soit hanté. Les mots trouent ainsi le monde jusqu'à l'ombre  - mais pas seulement celle des fantômes qui ne sont que les caricature selon Cioran d'une "éternité négative, d'une mauvaise éternité" . Le dramaturge  arrache, ainsi, un dernier manque, un dernier masque : celui de l'irréalité de l'être dans sa complexité de sa chair ou plutôt de sa " viande " (Artaud) en cette montée en puissance d'un art  qui, d'un côté, enlève l'illusion de la toute puissance, mais, de l'autre, permet contre toute captation identitaire ce que Deleuze décline comme le devenir impersonnel, moléculaire rendu à la puissance affirmative de l'être en ce qu'il est le plus souvent : l'ombre de lui-même. L'¦uvre permet de la cerner en ce qu'on pourrait appeler une saisie différentielle et comme en dessous d'un seuil de " visibilité " mais où paradoxalement en disant mal la littérature parle et montre encore mieux.

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Mercredi 18 avril 2007 3 18 /04 /Avr /2007 15:05
J-P Gavard-Perret

 

"PEINTURES(S) / GENERATION 70", Commissaire Philippe Piguet, Fondation Salomon, du 11 juilllet au 4 novembre 2007, Alex.

 
Lévrier, Purée2006
triptych, oil on canvas, (40 x 30 cm) x 3
 

Historien, enseignant et critique d'art, Philippe Piguet collabore régulièrement à la revue L'Oeil et participe ponctuellement à diverses publications: Art Press, Cimaise, Parachute. Responsable des arts plastiques du Journal de la Création sur la 5ème, commissaire d'expositions, Philippe Piguet est I'auteur de nombreux textes et préfaces de catalogues à propos d'artistes aussi divers que Basquiat, Blais, César,  Penone, les Di Rosa, Garouste, Rousse, Kern entre autres. Pour la Fondation Salomon il présente neuf peintres dont la démarche témoigne d'une liberté  vis à vis d'une peinture qui accorde au sujet, à la figure une place prépondérante. On voit ainsi émerger une sorte de nouvelle peinture figurative qui livre non seulement son originalité mais  son insolence puisque tous ces artistes peignent contre l'ancienne figuration afin de "combler'" (chacun à leur manière) ses "manques".

 

Les oeuvres de Beneyton, Forstner, Jalut, Levasseur, Masmonteil, Rabus, Reymond, Sacriste, Wylie sont riches d'enseignement; elles découvrent les failles, les tentatives des entreprises antérieures et  se servent de leurs impasses afin de produire de nouvelles métamorphoses. Toutefois ce qui guide ces artistes plus que de mettre à jour un manque est de trouver un passage inédit qui autorise chacun à se glisser dans la peau de ses modèles. Certains d'entre eux comblent, d'autres scrutent. Dans les deux cas, il s'agit d'emprunter des images au passé, de s'en servir comme motif, de les considérer comme la matière même d'une motivation. Et c'est bien là une manière de  régénérer l'histoire de l'art. Cette dernière n'a jamais cessé d'être reconduite au fil du temps en une succession d'exemples transfigurés accordant aux procédures tantôt de la citation, tantôt de la référence, une place privilégiée.  Le phénomène de fascination qu'exerce l'oeuvre d'un artiste sur un autre plus jeune peut se mettre au crédit de ceux qui croient à la peinture et établissent ou perpétuent un dialogue entre époques, générations, styles et langages. Dans une telle dialectique l'emprunteur sait que ce qu'il cherche relève d'une caution, d'un challenge et d'un défi. Dans cet esprit, la manière dont les artistes réunis multiplient les reprises et variations du thème de la figuration participe d'une volonté d'épuiser un modèle afin d'en extraire la substance dans une sorte de corps à corps existentiel. Ils instruisent le principe de création par la perpétuation et  le jeu de la mémoire.

 

C'est ainsi que la Fondation Salomon propose dans cette exposition un musée aussi imaginaire que réel où chaque peintre  en convoquant une thématique affiche la pérennité d'un mode mais surtout s'y inscrit. On rencontre une volonté chez ces créateurs de revendiquer une manière : celle qu'on nomme le " per ornamento " - coextensive au fait même de peindre, mais qui dépasse cependant le seul principe de l'ornementation traditionnelle. Notons par ailleurs que l'avènement des technologies nouvelles ne laisse pas indifférent les créateurs qui se confrontent aux outils informatiques et à leur potentiel créatif. L'usage que certains en font procède d'une subversion dialectique visant à jouer de l'analogie entre deux types de palettes celle du graphiste et celle du peintre, soumettant les images à tous les "trafics" que permet une autre pratique.

 

Les choix de Philippe Piguet procède donc d'un protocole savamment élaboré.  Certains artistes travaillent d'après photo en projetant sur la toile l'image du motif capté, d'autres manipulent le sujet de biens différentes façons mais tous font preuve d'une belle capacité d'invention parce que ce qui les intéresse relève de ce qui contribue au glissement du sens. La plupart des oeuvres réunies n'offrent plus aucune ressemblance avec leur modèle d'origine réduit à un substrat, un signe référentiel . Elles parviennet à une quintessence  qui est celle de la peinture puisque tout peintre comme le disait Beckett reste avant tout un "abstracteur de quintessence". On le comprend bien ici dans ces suites de mise à nu, à la découverte de quelque chose qui est caché, de quelque chose qui est de l'ordre de l'invisible et dont l'organique est parfois  l'une des composantes récurrentes.

 

La notion de trafic n'échappe  pas ici aux idées de circulation, de flux et de métamorphose. Dans  leur  travail d'exécution, les peintres usent  d'outils puissamment rattachés à la tradition autant que de moyens résolument modernes. Ils signent ainsi  l'idée selon laquelle  la peinture est souveraine et capable d'assimiler les technologies et les matériaux nouveaux, de répliquer aux défis qu'opposent les autres modes d'expression en les reversant à son propre service. Ainsi pour de tels créateurs  rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. L'exposition prouve combien l'art met à l'épreuve les méthodes de penser l'image en instruisant comme l'écrit Piguet  "un nouveau rapport entre substance et substantif".

 

voir aussi : le site de la Fondation Salomon
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Mercredi 18 avril 2007 3 18 /04 /Avr /2007 14:48

FANTOMES QUE FANTOMES


OTAR IOSSELIANI, Jardins en automne, suivi de Otar Iosseliani, Le merle siffleur de Julie Bertuccelli, Édition DVD, Bodega films, Paris.

de Jean-Paul Gavard-Perret

 
  Otar Iosseliani
 photo JLH
 

Avec Les Favoris de La Lune, Et la lumière fut, Adieu plancher des Vaches,  Otar Iosseliani est devenu un de ses cinéastes rarissimes (avec Almodovar) à nous faire passer sans cesse de l'émotion à l'amusement. Pour autant, on a souvent affirmé que Jardins en automne n'était pas une cuvée de son meilleur cru. Mais, avec le temps et plus particulièrement la réédition du film en DVD, un tel jugement doit être révisé. La scène d'ouverture - cacophonie de vieillards qui se disputent un cercueil -  est à l'image d'un film qui se déroulent en saynètes drolatiques dont le système répétitif qu'on a dénigré n'est pas sans importance afin de stigmatiser par la mise en scène ce qu'il en est du pouvoir : à savoir  une coquille vide, qui le rend dérisoire et grotesque à l'image des rois nus qui succombent à ses frasques. Iosseliani nous permet de suivre la trajectoire, la chute et l'"ascension" de Vincent, ministre puissant, élégant, charmeur grisonnant, buveur, mangeur, bon vivant. Odile, sa maîtresse, une très belle fille, intelligente, lucide, sexy, dès que son mentor n'est plus ministre  s'éclipse, l'"amour" n'étant pas forcément ce qu'on en dit et ce qu'on croît. Au moment où Théodière, le nouveau ministre, investit le somptueux bureau du chasseur chassé, le premier - selon une perspective classique aux ministres qui trouvent là un moyen de marquer leur territoire - change tout jusqu'aux les étagères cendriers et aux téléphones. Bref s'est sa manière d'uriner pour circonscrire son potentat provisoire, tandis que Vincent  dans un retournement spectaculaire (qui fait se demander combien de ses épigones sont capables d'un renoncement dont François Léotard est une rarissime exception ?) commence à comprendre ce qu'il en est non seulement de la vie mais de vivre. Il prend conscience que le pouvoir n'est qu'apparence et qu'apparat. Qu'il n'est aussi que la soif de le conquérir, de le posséder dans l'orchestration d'un une valse mutine et d'un jeu de chaises musicales où les hommes et les objets ne sont qu'un décor, tant ils sont remplaçables, interchangeables. On voit ainsi la sinistre farce du pouvoir dans lequel le ministre sur un siège éjectable qu'il croît pourtant inaltérable, signe machinalement les dossiers qu'on lui présente, serre des mains, tâte le cul des vaches, embrasse chaleureusement un homologue africain d'une République aussi bananière que la sienne. Pendant ce temps, Madame rêve éveillée, parade en tailleur Chanel, s'achète des bijoux hors de prix au frais du contribuable, donne dans l'art le plus kitsch qui soit tandis que les jeunes loups se font les dents, courtisent et attendent de prendre la place et de croquer leur part de gâteau.

 

Si le film a été si mal accueilli c'est parce qu'il gêne. Le roi nu fait certes rire mais il dérange nos idées reçues. Derrière la fable on peut en effet facilement glisser des noms et toute ressemblance avec nos propres hommes politiques n'est pas fortuite. On retrouve l'aspect satirique de la caricature cher au cinéaste. Mais la particularité du film consiste à faire de ces personnages des êtres abstraits, des fantoches, des marionnettes désincarnées, des automates, des doublures de leur propre rôle auquel ils n'ont jamais cru. Cette manière d'évoquer le pouvoir induit naturellement esthétiquement parlant le choix "keatonien" de l'insolite, de la cocasserie, de l'étrangeté. Les traits, y compris physiques, paraissent grossis  et font de tout le personnel politique un arsenal  dérisoire dans lequel pour se destresser le ministre fait des galipettes sur la moquette pour calmer ses nerfs, tandis qu'un peu plus tard Piccoli grimé en vieille femme fait la preuve d'une certaine audace. Même si le film se déroule à Paris et sans doute pour dédouaner notre pays de se réduire à une république bananière certains ont affirmé que ce ball-trap tragi-comique parisien faisait plus penser à un pays de l'ancien bloc de l'Est. VoireŠ et ce n'est pas parce que le cinéaste est d'origine géorgienne qu'il faut se défausser si vite. Celui-ci ose passer du burlesque au ridicule parce que le ridicule tue. Certes on peut toutefois reprocher au cinéaste son apologue angélique. L'ode terminale à la vie et à la liberté retrouvées d'un homme enfin débarrassé des oripeaux du pouvoir reste douteuse quoique utile à la démonstration qui semble ouvrir à la possibilité d'une île pour nos nouveaux marchands de Venise repentis et qui soudain optent pour un regard métaphysique sur le phénomène de la vie.

 

Le film nous apprend aussi à travers sa fable que ceux qui ratent la joie de vivre en pensant que l'essentiel demeure la réussite peuvent se réveiller et recommencer à vivre. Ne faisant pas allusion à une époque ou à des faits précis, le  film est donc fondé sur l'avidité des gens. C'est une parabole sur cette tentation à laquelle tout le monde est confronté à un moment donné dans sa vie. " Les gens qui ont soif de pouvoir sont un peu malades à mes yeux, pas tout à fait normaux psychiquement ! Ils essayent de se forger des auréoles d'hommes sages qui savent ce qu'ils font " écrit le réalisateur qui ridiculise la préoccupation foncière d'occuper le terrain du pouvoir. Et d'ajouter " il existe des gens beaucoup plus sages et lucides, mais ceux-là ne vont pas au pouvoir. Ça a toujours été comme ça ". Il n'empêche que, et comme nous le disions plus haut, en dépit de ses allures de fable Jardins en automne entre fortement en résonance avec notre actualité. Un tel film représente une sorte de compression poétique (en dépit de ses " longueurs ") à divers détentes et il donne beaucoup de matière à réflexion. La différence ici, par rapport à des oeuvres précédentes du cinéaste telles que  Adieu, plancher des vaches et Lundi matin, est que le propos devient plus vaste. L'auteur sort de l'univers familial pour lancer une O.P.A. sur celui de la société en se  dégageant d'un ancrage très précis dans une époque ou une actualité. Témoin d'une énorme catastrophe : le communisme, Iosseliani a vu d'autres catastrophes, d'autres chutes de régime, d'autres phénomènes similaires. C'est pourquoi il peut écrire :" Mais chacun peut nourrir la fable de son propre vécu : Staline, Hitler, Saddam Š Chacun son loup ". Adepte des longs plans séquences, le réalisateur trouve en cette prédilection une connexion avec sa philosophie de la vie et son amour du vagabondage. D'où  ces films qui en différents moments semblent être tournés dans un élan, et semble couler comme une rivière sans interruption. Cela permet au cinéaste de trouver le bon rythme. Jardins en Automne  devient une partition où les instruments sont les acteurs. Le réalisateur aime les faire travailler dans le désordre et avec le désordre pour transformer leur jeu en une chose immédiatement compréhensible même s'il s'amuse à introduire des moments de perdition, des vides, des creux. Iosseliani sait en effet interrompre une phase, rompre une tonalité. Ses films sont donc l'inverse d'une mécanique, d'un savoir-faire ou d'un professionnalisme esthétisant. Pour en arriver à ce point, le réalisateur aime les acteurs (comme Michel Piccoli) extrêmement pudiques, qui ouvrent ainsi à l'imaginaire. C'est pourquoi le réalisateur géorgien est à rapprocher du Buster Keaton réalisateur. Comme lui dans ce qu'il fait, dans ce qu'il montre surgit toujours une espèce de solitude au milieu du désordre.  C'est pourquoi Iosseliani travaille aussi avec des non-acteurs, il trouve que les acteurs, comme il dit, " ça fait cliché " et il n'a pas tort car une grande part du travail de l'acteur est de ne pas devenir un cliché. Piccoli joue donc ici  avec des non professionnels, et ça a été  pour lui un autre exercice, d'abord de se déguiser en vieille femme et de s'inclure dans ce travail de marionnettes qui crée un effet très troublant.  C'est pourquoi on peut rapprocher le cinéaste autant d'un Bresson que d'un Keaton. C'est même le mélange des deux  C'est pourquoi au lieu de qualifier cette oeuvre de bizarrerie et même parfois d'ovni, il faut simplement dire que c'est, sous forme d'analyse farcesque, tout simplement un grand film.

 
 
voir aussi : la fiche Wikipédia
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