Sur et hors de la toile : J.-P. Gavard Perret


Lundi 17 septembre 2007 1 17 /09 /Sep /2007 15:44

VOYAGEUSE EN HIVER

par J.-Paul Gavard-Perret


Evelyn Gerbaud, Exposition, Octobre 2007, Galerie Bread and Roses, 64 rue Madame, Paris 6ème.




  Evelyn Gerbaud


Plus que le " symphonique " de l'image, son effacement, ses lagunes. Que l'image revienne à l'être. Revenir à elle dans le recueillement, le presque effacement, la fragilité, l'effacement du graphite  où les monstres renaissent chat de Shashire, apocalyptiques protozoaires . Mais plus que les effets de vision, le suspens et le dépouillement. Il s'agit de faire vibrer l'extrême fragilité de l'être, l'extrême précarité de ce qu'il voit par ce dessous de traces afin de préciser par le dessin et ses danses le vertige et l'inutilité dans lesquels nous nous trouvons. Faire aussi que les paysages qui nous cernent se désagrègent afin que - en voyant plus mal ou en décalage - le réel on le voit mieux.



C'est alors que tout passe et ne passe pas au moment où l'image se minimalise sobrement, devient pellicule, effluve rien qu'effluve mais brèche essentielle aussi là où se cache un processus de variation ou de dérapage capable de faire " parler " non seulement l'image mais aussi le corps de manière différente à travers son " animalité ". Surgit ainsi une sorte de musique du corps entrevue, une musique plus profonde que celle que ses pulsions et ses pulsations semblent pouvoir offrir. Car s'il peut sembler exister à première vue une sorte de tautologie, se cache une proposition bien plus complexe. Jouant non seulement dans le temps mais sur le temps  les dessins d'Evelyn Gerbaud possède au sein de leur diaphanéité et leurs " monstres " quelque chose d'étranglement concret.



Mais l'oeuvre ouvre aussi à ce que Deleuze appelait un " temps non pulsé " dans lequel l'organisation de l'image se déploie au plus près du cycle ou des cycles qui nous régissent : cycles réguliers (ceux de l'univers, de la nature) ou cycles alternatifs, irréguliers (de la vie animale, végétative mais aussi symbolique). Ne recherchant jamais un concept iconographique, Evelyn Gerbaud revivifie l'univers de l'image. S'introduit chez elle, et pour que l'imaginaire fonctionne, une sorte d'équilibre entre l'idée abstraite et la réalité, entre le fantasme et son rapport avec la réalité. Entre loi et liberté, abstraction et réalisme, sérieux et dérision, chats et reptiliens des temps forts et forcément factices afin que l'être se retrouve soudain placé dans un espace qui le renvoie à son espace premier.



Certes, l'être a parfois du mal à se reconnaître dans des espaces presque vides mais il est - justement - obligé de s'accrocher à ce qui affleure, résiste. L'espace créé par l'artiste est donc complexe composé des ruines du mythe et de nudité  animale. Et c'est cela qui entre en " résonance " avec ce qu'il y a en nous de plus profond et de plus inconnu, ce qu'il convient de capter en forçant le " trait " afin d'ouvrir une brèche. Reposant sur une sorte d'état d'insécurité l'image joue ici sans cesse sur le déséquilibre. Elle renvoie aussi au corps humain qui lui non plus n'est pas dogmatique.



Evelyn Gerbaud construit ainsi un authentique mouvement dans des dessins qui construisent une " narration "  capable de créer  contiguïté entre l'être et les monstres (gentils ou dangereux) qui l'animent. Cela permet à l'imaginaire d'aller au dessous des apparences et des temps acquis : c'est soudain comme si l'on regardait la réalité de dedans et non de dehors. Un louvoiement surgit   dans de tels dessins et leur tumulte gris pour une dynamique blanche, physique, anti-physique,  préhistorique. L'oeuvre plastique devient ainsi comme une suite de pas de danse  : rien de plus répétitif mais rien de plus variable - lorsque les pas ne se veulent non une marche forcée mais une dérive.



Tant de pas  donc pour cette dérive. Tant de " pas à pas  nulle part " selon la belle  formule de Beckett. Émerge enfin tout ce que  l'art plastique dit alors du silence en cette nécessaire déshérence afin que l'image fasse corps non avec lui même mais les monstres qui l'habitent, jouent dedans, de reprises en reprises, de variations en variations aussi infimes qu'infinies.

 

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Mercredi 12 septembre 2007 3 12 /09 /Sep /2007 06:16

J-M Scanreigh, En nos pays muets
par J-P Gavard-Perret

 


Jean- Marc Scanreigh, "Scènes et conciliabules ", septembre, octobre 2007, Galerie Elsa Lorente,Vienne.

 
 

Jean- Marc Scanreigh  Il n'y a manifestation que dans l'ouvert. C'est pourquoi dans notre monde qui possède parfois l'allure d'un monde d'images, Scanreigh entoure le  leurre de ces " lentilles " qui comme des bulles de champagne éclatent à la surface de la réalité laissant éclater formes et couleurs qui ignorent l'imitation et la copie. Il existe toujours dans les dessins et les peintures de l'artiste un intervalle, un effet de distinction comme s'il savait présenter ce qui dépasse de son âme et des sensations qu'il éprouve tout en portant ses travaux loin d'une pure constatation psychologique voire psychanalytique. En effet entre les propositions de la conscience et de l'inconscient il y a, dans ce travail, un troisième larron essentiel qui fait le lien entre les deux : le savoir et la technique. Seuls ces derniers donnent un sens c'est-à-dire une forme à l'image en des suites d'emboîtements qui suppriment la faille mais offre l'ouverture.

  

L'image chez Scanreigh, comme chez tous les grands artistes, tend ainsi à instaurer un rapport nouveau de l'homme au monde. Dessins et couleurs détruisent les descriptions " objectives ",   les uns et les autres ne forment plus des images de quelque chose. C'est pourquoi dans ses divergences une telle recherche est fascinante. Nous perdons soudain la propension à reconnaître, nous enfonçons notre perception dans le connaître : pénétration intérieure par l'aventure de l'oeil au sein des formes et des couleurs qui fractionnent notre conscience au sein de la donation de cette expérience--limite. En éprouvant ainsi une contradiction entre ce que nous connaissons et ce qui soudain nous est donné de connaître surgit - sans que nous en ayons à proprement parler conscience - la réincarnation de réminiscences provoque un doute. Le spectateur se pose alors la question la plus sensible face à l'oeuvre d'art voire face au monde : " Vois-je ce que je suis ou suis-je ce que je vois ? ".

  

Scanreigh opte pour le second terme et nous induit à cette proposition et cette distinction. Le moi du spectateur - comme celui du créateur - se vit ainsi en une telle image et  il participe au déploiement de sa matière sensuelle  plus que sensorielles. Au bout de cette " épreuve " et aussi de ce plaisir se découvre une vision autonome qui nous rappelle que le réel n'est pas plus objectif de l'art, mais que plus nous multiplions nos rencontres avec des oeuvres  (comme celles de Scanreigh) plus notre présence au monde devient plus efficient.  Dégagé de ses propres parenthèses, le spectateur bénéficie alors d'un supplément d'être.

 

informations pratiques :

vernissage 21 septembre 2007 à partir de 18h00

Signature de Les Lambeaux de ma mémoire de Jean-Paul Badet édité chez Jean-Pierre Huguet dans la série "Raretés" qui sera accompagné d'un dessin original

Galerie Elsa Lorente
13 rue Joseph Brenier — 38200 Vienne
tel/fax 04 74 87 02 34 — 06 20 74 21 52
galerie.lorente@wanadoo.fr

ouvert  : mercredi - samedi, 15h - 19h ou sur rendez-vous

 
voir aussi : le site de l'artiste, le site de la galerie Elsa Lorente
 
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Mercredi 29 août 2007 3 29 /08 /Août /2007 11:51

 LES OISEAUX DE CIESLA OU LE REVE DE L'ART


"Ciesla", Galerie Henri Chartier, Lyon (du 15 septembre au 3 novembre 2007)

 

Ciesla Tout sculpteur d'une manière ou d'une autre n'a qu'un but : toucher le fond du réel jusqu'aux limites du tolérable à travers la matière mais aussi par un thème central. Chez Ciesla ce dernier est "astral", il   passe par la figure de l'oiseau qui représente l'exacerbation de la recherche d'un artiste pour qui la vie ne peut être comprise que sous cette forme. Toutefois Ciesla cherche  moins à déployer les ailes des volatiles qu'à retenir leur  cri : cri issu de la matière  mais aussi des muscles, de l'affect et de l'esprit.  de celui qui est possédé par la rage de saisir.

 

Cette manière de figurer éveille l'idée d'une présence. La sinuosité des lignes est un signe de vie intense et les contraintes imposées à la matière ne cessent de rappeler la lutte de l'être. Pour survivre l'oiseau de Ciesla  devient  le héros celte Cuchûmain qui plongé successivement en trois cuves d'eau froide, faisait éclater la première, bouillir la seconde et tiédir la dernière. Il  lui ressemble quand dans ses différents bains de matière, il  se dépouille des dorures du monde et nous apprend  la sagesse.

 

Toutefois l'oiseau de Ciesla n'est pas seulement épique. Souvent immobile, il s'exhibe sur des sortes de stèles, plus en attente qu'en véritable repos. Il est là , hors de toute aventure comme de tout mythe. Nocturne ou diurne,  il est le seul relief dans l'espace qui le circonscrit. Imperméable à la durée, il ne semble admettre qu'un temps suspendu, presque éternel ... Non fantôme mais créature soumise à l'apesanteur et éloignée des vicissitudes communes.

 

De telles sculptures sont fascinantes : elles deviennent la traduction du mouvement en termes forcément immobiles. Il y a là, un dynamisme immanent et une présence fabuleuse,  mais aussi une attitude obsédante, organique voire érotique puisque la matérialité de leur corps n'est jamais laissée à l'abandon. L'oiseau est donc La Présence vivante. Tous les oiseaux de l'artiste revêtent une allure jaillissante. Chacun d'eux est " l'objet " d'une entreprise toujours à recommencer. Il s'agit cependant moins pour l'artiste de perfectionner que de faire "confiance"  à l'accident de la matière.

 

L'oiseau  témoigne de la réalité humaine, mais de manière transcendée. Il n'est pas un ange mais une manière  de poser le problème humain. Sa thématique affirme qu'il n'existe pas d'individu qui ne soit parcelle transitoire (l'oiseau n'étant que de passage)  en même temps qu'à lui seul tout un monde. L'oiseau signe le mariage du ciel et de l'enfer sur terre. Le réalisme poussé à l'extrème débouche sur autre chose que la tragédie. Intensément vivants, ces rapaces laissent voir de petits bouts de squelettes principalement dans le bronze ou l'acier. On ne saurait scruter la vie sans arriver à mettre à nu la beauté comme la terreur. Chez Ciesla toutes deux se cachent sous les carapaces de plumes d'acier les plus somptueuses.

 

 

Ciesla II

 

Les oiseaux de Ciesla : roues de l'infini pris au piège de la matière. Mais l'acier fait l'envol. C'est pourquoi ils ne connaissent pas la chute. Ils deviennent corps d'air étayés de strates. Ce sont des monuments dont le bord n'a pas de ligne et qui jouent avec le vent . Ils font corps avec lui en un mouvement de conquête.

 

Ils tissent de la sorte une relation inédite entre l'oeuvre et l'art. Sous leur diversité de formes surgit une unité de motif plus que figurative. Ils peuvent être considérés comme des variations sur un même thème, des digressions de composition, des modulations de la matière.

 

Indépendantes les unes des  autres, différentes séries temporelles les relient en jouant sur le conflit entre la permanence thématique et les modules de structure qui, toujours, les remettent en question.

 

Pourtant, comme dans les nature-mortes de Cézanne, chaque oiseau est créé dans l'oubli de ceux qui le précèdent. La sculpture n'est donc plus le signe multiple et diffracté du pouvoir de création de Ciesla. C'est chaque fois la "même" oeuvre qui est projetée, remise " à zéro " dans la déception d'un absolu impossible à atteindre mais qu'il convient de serrer. Chacun des oiseaux devient une expérience qui dans la recherche inconditionnelle engage, à tout moment,  la totalité du  projet artistique.

 

La parenté entre les oeuvres invite à voir chaque pièce comme un morceau d'un puzzle ou une version diffractée et incomplète de l'Oiseau Idéal. Chaque oeuvre est donc un essai mais jamais un aboutissement.

 

Ciesla ne considère pas sa sculpture comme un art qu'on posséde mais comme une recherche. Pour cela il sait qu'il ne doit jamais renoncer : chaque oiseau témoin de l'introspection agissante est un acte de fabrication, une pensée qui se prendrait elle-même pour objet. La pesanteur de la matière est là pour exalter l'apesanteur de l'oiseau, la sculpture pour elle même. Une sculpture dont parfois le titre est trompeur. : " If ", l'  " If ".  La sculpture est oiseau d'If jusqu'à ce que  l' oeuvre et la vie s'associent en devenant indissociables.

 

Telle est l'utopie de l'oeuvre : horizon d'une vie dans l'art dont l'accomplissement devient inséparable du temps inchoatif de l'acte de sculpter. L'oiseau fixe ainsi le refoulé d'un rêve de l'art, de l'art sans fin,  la forme première d'une nature primitive dont il serait ou il sera le Dieu.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

voir aussi : le site de Joseph Ciesla, le site de la galerie Henri Chartier

 

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