Sur et hors de la toile : J.-P. Gavard Perret


Mardi 13 mars 2012 2 13 /03 /Mars /2012 15:39

 

 

Laura Pitscheider

 

 

Laura Pitscheider sur les hauteurs

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Le chef d’œuvre de René Daumal « Le Mont Analogue »  était défini par son auteur  comme un  « récit véridique ». Il fut interrompu par sa mort. La quête spirituelle aboutit, en première étape, pour les « huit pauvres hommes ou femmes démunis de tout » au mouillage du yacht l'Impossible, à Port des Singes, sur les rives du Mont Analogue. Le narrateur, s'interrogeant sur ce nom de Port des Singes, alors qu'il n'y a pas un seul quadrumane dans la région, déclare : « Je ne sais pas trop, mais cette appellation faisait resurgir en moi, peu plaisamment, tout mon héritage d'Occidental du XXe siècle - curieux, imitateur, impudique et agité ». A cet héritage le poète va superposer dans le livre un autre héritage : celui de l’extrême orient. Les deux vont se mêler en une quête initiatique mêlant le Graal à la légende hindoue.

 

Le Mont Analogue » constitue donc une « histoire » dont le déroulement tourne autour et toujours selon Daumal des « aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques»Fasciné par ce livre Laura Pitscheider crée par sa peinture un rapport subtil avec lui. Le travail de l’artiste est tout  illustratif. Sa série de ses aquarelles et peintures acryliques organisent un voyage dans les mondes lointains de l’imaginaire. Le bleu de ciel et de la mer rejoint les nuages et les sommets en fractures et en nappes. L’immanence des formes et des couleurs propose une autre clé à la quête transcendantale à l’œuvre dans le livre de Daumal.

 

Laura Pitscheider fait entrer  dans l’espace magique de la montagne. Une telle expérience plastique demande à la créatrice  – comme pour les héros du livre – ascèse et recueillement. Certes l’imaginaire se débride, vagabonde mais selon une énergie interne. Comme si la peinture naissait par poussées plus que par plaquages. Ce que dit Daumal de l’alpinisme « l’art de parcourir les montagnes en affrontant les plus grands dangers avec la plus grande prudence » peut donc s’appliquer à l’entreprise de l’artiste. Pour aboutir à sa création elle a dû affronter ses gouffres intérieurs, remplacer la vacuité par le vide – ce qui est bien différent et accomplir tout un travail de connaissance de soi.

 

Daumal dit que ce qu’on « appelle art est  l’accomplissement d’un savoir dans une action. ». La peinture de Laura Pitscheider répond cette définition. La créatrice non seulement agit, fait mais invente une vision. Ses œuvres représentent  une courbe ascensionnelle vers les sommets de l’être. Pour autant cette courbe ne  va pas de soi. Elle se dessine en dehors d’un géométrisme et d’un graphisme basique. Pour que se ressente cette Assomption  Laura Pitscheider a dû trouver une transcription poétique fait de divers mouvements.

 

La trame essentielle si elle est verticale dans l’esprit s’inscrit en conséquence de manière moins évidente. Seule la rationalité occidentale opte pour le plus court chemin en évitant les coudes, les ravins, les vertiges. Sur ce plan la pensée de l’Inde dans laquelle baigne le Mont Analogue est beaucoup plus profonde. L’artiste l’a compris : elle  ne se contente pas du binaire.

 

Comme Daumal Laura Pitscheider connaît sans doute la Bhagavad-Gîtâ. Elle nourrit sa pensée et éclaire le sens caché de sa peinture. La doctrine hindoue devient une confirmation des découvertes mystiques d’une artiste dont la force de la peinture tient à l’absence d’exotisme et de figuration. L’image « re-présente » l’essence de l’absolu  par des formes quasi abstraites et des couleurs suaves.

  Laura Pitscheider

L’artiste crée des archétypes spécifiques. Ils n’ont rien d’un « indianisme » de bazar ou « bollywoodien » si l’on veut prendre les références actuelles.  Afin d’évoquer là le sentiment d’Ascension chaque toile refuse le clôt et le bouché. Tout reste ouvert au champ des possibles. Chaque œuvre n’en interrompt l’étendue que  par la loi même de sa quadrature.

 

La peintre devient ainsi le neuvième pèlerin ( celle que Daumal n’osait même pas rêver !) du voyage au Mont Analogue. Comme une Guenièvre moderne, elle tend la main à Perceval, à Arthur et leurs compagnons, via le Mahâbhârata, afin de créer une Ascension particulière. Impie peut-être et roturière. Mais tout autant encline au respect et à une cérébralité mystique. Celle-ci trouve – et c’est capital - par la peinture une paradoxale sensualité abstraite qui fonde toute l’originalité et la puissance d’une telle série.

 

 

Laura Pitscheider

 

 

voir aussi : la vitrine de Laura Pitscheider dans Art Point France

 

 

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Lundi 12 mars 2012 1 12 /03 /Mars /2012 13:51

Jo VargasFigurations kaléidoscopiques de Jo Vargas

 

par Jean paul Gavard-Perret

 

Jo Vargas  vibre et tremble à la moindre chute, au plus ténu des bruits, au plus absurde des cris de plume. De sa main elle gravait déjà des signes aux falaises préhistoriques. Elle griffe à présent le papier. Surgissent parfois les cyniques regards des voleurs qu’elle suivit. Ceux des harceleurs mimant l’amour, des marins d’eau douce, des mères de vinaigre, des pères sévères, des hidalgos racés dont le cœur douteux  fit battre le sien.. Ses yeux s’y perdaient, ses pas s’y noyaient 

 

 

Désormais quand la nuit la prend Jo Vargas  allume encore une cigarette : elle n’est qu’une silhouette incandescente au milieu de celles qu’elle dessine et peint aux seins de labyrinthes optiques. Chez elle une ligne n’est pas une ligne : elle bouge, fuit, réapparaît, voyage dans la nuit, regarde pousser les ombres mais ne se laisse  pas abuser par d’autres stries. C’est ainsi que des visages se forment, se déforment, se télescopent de manière avant de dresser leurs cris en noir sur le papier. Toute la nuit et jusqu’à l’aube l’artiste invente des corps parallèles ou renversés :  des oiseaux par milliers peuvent nicher dans leurs genoux puis s’envoler en une vague majuscule

 

 

Quand l’aube de midi se hisse pesamment sur Paris, l’artiste poursuit sa  quête. Comme toutes les quêtes elle est absurde mais belle comme le graal. Puis elle attend le crépuscule dans l’aboi fauve d’un étrange opéra à double fond. Car Jo Vargas le précise en sous titre à son exposition : « Une scène très différente se déroule derrière la cloison ». A nous d’imaginer le meilleur du pire  Pendant ce temps l’artiste incise encore des lignes, étend des taches. La souffrance procède par approches magnétiques.

 

 

Jo VargasN’est pas sismographe déréglé qui veut : mais Jo Vargas  invente des portraits en déséquilibre compensé. Parfois ils glissent. Parfois ils ont des gestes de statues nègres. Elle peut aller jusqu’au dessein des lèvres. Dans son œuvre tout « Je » est incertain. Mais créer revient à retrouver sa connivence et conjurer l’illusion des "Tu" mordant et leur attirance parfois trompeuse.

 

 

C’est pourquoi ses œuvres ressemblent à des ruelles où miaulent d’impossibles chats. Le noir jette le doute dans un regard traqué d’amour tandis que les mains de l’artiste tournent autour de ses spectres. Chaque œuvre dresse un  lieu géométrique entre le sexe, l’amour, la vie, la mort. L’artiste y insère des entrelacs dénoués et des vagues qui tiennent même quand le présent se fend. Toute effraction laisse une trace. Chacun y attend les insomnies heureuses afin que les monstres s’assoupissent..

 

 

Femme lune, sa marque indélébile est le  noir de suie, le blanc d’un morceau de craie. Le cœur y bouge tel un chien en cage.. Bain de lait, de soufre, de parfums, de fruit. Un jour,  se souvient –elle,  ce fut la première fois. Après il y eut toutes les autres. Mais elle brosse la poussière de sa mémoire, elle vit pour me regard.. Qu’importe si la mort et la folie couchent ensemble. Il suffirait d’un rien, d’un geste de celle ou celui qui cherche un espoir dans ses dessins. Elle ou il allume aussi  une cigarette. L’un est un point l’autre une ligne. Les deux comme Jo Vargas voyagent dans la nuit.

 

 

Jo Vargas « Exposition », Galerie du CROUS, 11 rue des beaux arts, Paris 6ème. Du 27 mars au 7 avril.

 

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Jo Vargas

 

photos : (1) Comme une danse d'ombres, technique mixte sur toile libre  220 x 200 cm, (2) Arrivée prévue quai N°7 technique mixte sur toile 100 x 100 cm, (3) Le vieux Rembrandt  technique mixte sur toile libre  220 x 200 cm, (4) L'affaire Dashiell Hammett technique mixte sur toile 50 x 50 cm

 

 

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Mardi 28 février 2012 2 28 /02 /Fév /2012 06:22

 

 

La femme de fer

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Eugénie Jan 

Longtemps Eugénie Jan s’est intéressée à l’empire du ventre et à notre condition fœtale mais dans une dynamique en rien régressive. En effet il ne s’agissait pas de produire du monstre, de l’infirme pas plus que des souffrances, des douleurs ou du sacré. “ Dépecé ”, le corps devenait sujet auquel la matière peinture donnait une sensualité qui échappe à ce que par exemple, même dans ces avancées les plus grandes, l’imagerie médicale permet de concocter.

 

Dans l’espace de projection convulsive de cette émergeait une masse grouillante. Y proliféraient comme de la chair les couleurs sombres pour une confrontation avec le mystère du corps à la fois objet de la nature et sujet.  Eugénie Jan ne cesse d’appréhender la sphère de l’intime (plus particulièrement féminin) en lui donnant une forme particulière. L’artiste ne cherche pas à dupliquer mais à offrir une sorte d’équivalence à travers un imaginaire qui, pour en arriver là, a exploré les différentes strates des mondes minéral, végétal puis animal. .

 

Eloignée autant du dolorisme que de l’édulcoration, Eugénie Jan ramène les manifestations de la vie là où elle se trouve en premier : au sein du règne de l’organique ou mécanique qui sape toutes nos illusions de transcendance, nos illusions sur le bien, le mal, la beauté, la laideur, la tristesse, la joie comme si ces valeurs s’annulaient en une seule équation : un jour nous allons mourir.

 

Toutefois de telles oeuvres ne sont ni morbides, ni déprimantes. Les forces de la vie triomphent au moment où Eugénie Jan nous offre un voyage vers l’impénétrable. A savoir au centre de la femme et – désormais - au centre de sa tête. Car contrairement au mâle c’est bien avec celle-ci que le féminin pense, imagine, envisage, dévisage.

 

En conséquence le regardeur pénètre ces têtes de Miss Elles sans se faire prier en se prêtant  - pourquoi pas - au rythme lent "That Old Evil Called Love" de Billie Holiday.  Mais l’artiste contrairement à la chanteuse américaine parvient à faire préférer la douceur du matin à la splendeur du  crépuscule et à touiller le jus de la framboise de ses lèvres jusqu'à ce que ce liquide voluptueux se mette à briller.

 Eugénie Jan

L’œuvre indique une certaine lumière. Elle donne envie  de relire Beauvoir et Duras plus que Beckett et Schopenhauer et de se déguiser avec l’artiste en forgeronne  à blouse blanche pour tordre le fer pendant qu’il  est chaud. Soudain dans la maison de la tête  tout est poncé.  Chaux devant !  Air, matière, pâte couleur claire pour la lumière.  Pirouette. Cabriole. Corps et graphie jamais imposés. Marche non forcée.  La pensée se met à chanter pompette et à faire des pointes à coup d’images visible à travers les paris du crâne.  Il y a  du rouge Baiser, des arabesques, des deltas et des méandres pour toucher à la plus invraisemblable communauté dans la maison en hantée et en thé.

 

Eugénie Jan lâche sans cesse la « bardelette » (Artaud),  balaye la poussière de la tête pour rendre la vie moins vieille et brouiller les dernières cartes afin de ridiculiser par la bande le mâle-dieu.  Parfois se perçoit un bébé  rose pâle dans la grande nasse de grillage. Et c’est ainsi que dans une telle œuvre certains s’immergent, d’autres émergent.

 

Il ne s’agit pas pour autant de fantasmer sur les images des crânes. Ils deviennent des boîtes à surprises. Elles contiennent bien autre chose que des  babioles. Toutes sont d’étranges fleurs de l'Apocalypse.  Des architectes pisse-froid diront que c'est bancal, caduque, rococo, riquiqui. Ils prétendront en bons machos que l’artiste a vu trop grand  ou que c'est trop petit. Qu'il n'y a pas de place. Mais ils n’ont rien compris. Qu’importe s’il est impossible d’installer un escalier. L’artiste  s’envoie en l'air toute seule avec ses images.

 

Entre brisure et déchirure, entre cheveux et cuir surgit ce qui tremble en la femme : une joie, un vertige. Par ses portrais Eugénie Jan ouvre non au gouffre instrumental mais à l’archéologie du féminin dont ses sculptures deviennent la métaphore suprême. La femme de fer est dame d’âme tout autant.

 

 

Grâce à Eugénie Jan, loin des postures angéliques ou infernales, se découvrent des  vanités particulières pour une nouvelle version de “ La leçon d’anatomie ” de Rembrandt. Il ne s’agit plus de représenter une “ scène ” mais de voir et comprendre ce qui se passe dans l’objet même du corps. Il n’est plus tenu ni comme simple énoncé pictural  Il s’agit de mener l’enquête  aux tréfonds de la féminité. Elle est à la fois désincarnée et réincarnée.

 

Une telle archéologie de la féminité demande à celle qui la fomente un constant dépassement puisqu’il s’agit de fouille non au corps mais dans le corps.  Une nouvelle fois – mais selon de nouvelles modalités – Eugénie Jan va au coeur de la féminité. L’artiste expérimente une approche capable de présenter une autre réalité. Les sculptures du fond de la tête proposent une métaphore inédite. Aussi subtile que drôle elle met à mal bien des idées reçues. L’artiste crée un “ incarnant ” aussi éloigné d’un art biologique que du bio-art en une expérience encore plus constitutive et coruscante. L’artiste invente ainsi son "Janre" humain.

 

Entre la machine corps et le corps-machine bien des choses se jouent dans un univers puissant, baroque d’apparence et dans lequel tout un théâtre du monde s’inscrit. Il s’agit d’effacer le disparu et le tu de l’histoire des femmes, de foudroyer l’image  reproductive  fabriquée par les mâles. A sa manière Eugénie Jan appartient au registre des dernières héroïnes féminines de Sade : celles qui ont tout compris et renvoient  les usurpateurs de leur corps et les faussaires de vie en une autre demeure. L’artiste érige les images qui ne sont plus enfin rendues à une simple nature de masque et de cendres. Arrachant la peau mais aussi les os surgit une féminité dont le réel est creusé et les songes exhaussés.

 

L’oeuvre effectue la transition d’un monde de l’opaque  et de la continuité à celui d’une fluidité et de l’élargissement. Les vieilles barrières jadis solides et sacrées tombent. Et l’artiste travaille avec le vivant pour une Genesis qui établit des « corps-élation » inédites. Sur le plan poétique, plastique et  philosophique elle met à mal un pseudo « éternel féminin » pour l’appel à une féminité active et révoltée.

 

 

Eugénie Jan

 

 

Eugénie Jan

 

 Eugénie Jan, « Mais qu’est-ce qu’elles ont dans la tête ? », Galerie Eliasz’art, 42 quai des Célestins, Paris IVème, du 8 au 18 mars.

 

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