Mardi 24 mai 2011
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La tentation de l'art
Ainsi il existe une tentation de l'art et celle-ci consiste à regarder en arrière, comme Orphée qui ne pouvait détacher son regard de la douce Eurydice. Il y a donc un malheur de l'artiste qui
désire faire retour au commencement. Comme s'il pressentait que l'important, le décisif, l'irréductible noyau de l'être s'est ouvert là pour de bon à sa conscience. En lui et pour lui le peintre
se doute souvent qu'il a laissé passer quelque chose d'essentiel et c'est une raison de "creuser" alors le dessin, d'expérimenter toujours la couleur en peinture tout en regardant les maîtres
d'hier. Et l'on pense à Garouste... On avance vers l'inconnu à condition d'être soutenu pas le passé. Un homme sans histoire n'existe pas, pas plus dans l'art que dans la vie. Être un artiste
c'est évidemment avoir des repères aussi. Mais encore faut-il s'entendre sur la place à accorder à ceux-ci. Le plus gros effort et la vraie liberté résident dans cette posture ambiguë consistant
à ne pas évacuer les images antérieures, mais à savoir le rôle qui leur revient de droit. Celui de normes de conduites créatrices et d'échelles de valeurs pour juger seul de la nécessité de
représenter autre chose tout en pouvant continuer à soutenir le regard de ce qui a été et qui gît quelque part dans notre mémoire encombrée. Mimmo Paladino s'invite alors à notre Panthéon.
Pierre Givodan
"Colomba" Gérard Garouste,Huile sur toile, 250 x 300 cm, 1981
"Ronda notturna 7 (da Rembrandt)",Mimmo Paladino technique mixte sur toile, 165 x 185 cm, 2007
Mercredi 18 mai 2011
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Le visible et l'invisible
Chercher et trouver
La question métaphysique du visible (déjà là, déjà construit, déconstruit, reconstruit) et de l'invisible (inaperçu, non percevable, dépassant la perception) recoupe celle de l'idée
de peinture.
En effet il s'agit de se demander d'abord s'il y a des modèles que le peintre retrouverait à l'oeuvre dans la nature ou dans son inspiration, ou si au contraire ce dernier est toujours le
premier créateur d'un monde en lequel il s'impose comme fondateur. Lorsque celui-ci décide de se limiter à un style, disons un "langage", il reconnaît déjà sa dette à des maîtres . Dans le cas
contraire l'artiste fait l'expérience de l'errance en art, laquelle le met en danger perpétuel. Deux exemples: Picasso ("Je ne cherche pas, je trouve"), André Masson (toujours en recherche, du
cubisme au surréalisme, puis à l'expérimentation de l'automatisme).
Trouer la toile
Lucio Fontana (né en 1899 en Argentine et mort en 1968 en Italie) a crevé la toile. Le trou dans la peinture est l'épreuve du fond et du vide en deçà de celui-ci.
La peinture révèle l'envers du décor. Derrière le spectacle du monde : le rien, le néant. Tout est donc dans l'apparence que l'artiste révèle telle. En cela l'art est bien métaphysique encore et
le peintre concurrence Platon. Cachez donc ce néant que je ne saurais voir. Etre ou ne pas être artiste se lit ici : soutenir ou pas le rien derrière l'apparence de la couleur, de la trace, de
l'étendue de l'espace de la toile.
La quête
Peut-on aller plus loin encore ? L'important n'étant pas le but, mais plutôt le chemin, on doit s'intéresser maintenant à l'idée de progrès en peinture.
La première idée à affirmer est que la recherche de la nouveauté annule tout crédit dans une démarche artistique. Seuls les critiques extérieurs voient du nouveau là ou il n'y a que
répétition, travestissement et détournement plus ou moins reussi en art. Prenez la figuration en peinture. Elle se nourrit depuis environ un demi-siècle de bande dessinée (Guston), cinéma,
photographie et opère des synthèses qui libèrent l'artiste de l'Art pauvre et de ses variantes conceptuelles. Le culte du nouveau se déploie dans les chapelles du dogmatisme (l'Etat des
fonctionnaires et les écoles d'art des professeurs).
Circularité du procès artistique
L'art est ainsi bien circulation, mouvement d'aller-retour, révolution. Et l'on voit revenir ce qui a été (néo-académisme, néo-dogmatisme) et disparaître ce qui fut d'abord la norme afin de
servir de prétexte à "l'écriture" à venir.
Au mieux, retenir l'idée selon laquelle la peinture notamment est le produit de la peinture ( "La peinture s'apprend au musée", Renoir). L'histoire des formes n'ayant ni commencement ni terme.
Processus infini qui signe bien le décès des partisans d'une histoire de l'art comprise comme le déploiement d'un être qui naîtrait, croîtrait et dépérirait.
Le peinture est éternelle, à la façon du monde et de tout ce qui se manifeste ici-bas dans la déclinaison et l'écart.
Pierre Givodan
Lucio Fontana Concetto Spaziale
Lucio Fontana Concetto
Philip Guston Sans Titre 1980
Dimanche 15 mai 2011
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La liberté en peinture
"Il faudrait pouvoir montrer les tableaux qui sont sous le tableau " Picasso
Le palimpseste
Effacement, recouvrement ou alors profondeur établie à partir du blanc comme fond, mais l'important étant que ce blanc est conçu déjà comme épaisseur, couche, peinture.
Peinture sur peinture donc . La peinture ne s'établit pas elle-même. Elle n'est pas première. Au fondement de la peinture il y a du déjà peint , effacé, recouvert ou posé sur la toile vierge.
Ainsi l'acte de peindre ne fonde rien . La peinture est dérivée d'une peinture antérieure. On ne commence jamais un tableau, on le recommence. Répétition. Mais non pétition de principe. Il
n'y a plus de principe en peinture, pas de vérité aujourd'hui qui ne se prétende relative à un contexte, une période, une étape dans la création. Exit l'idée de Peinture donc avec Ryman par
exemple.
Feu sur la peinture idéale
Il fut sans doute un temps ou l'on avait une idée à priori de la peinture , du sujet et du peintre, de sa vocation, de l'appel auquel il répondait : peinture religieuse, mythologique, oeuvre de
commande.
Mais aujourd'hui nous n'en sommes plus là . Le réel semble avoir ruiné l'idée. La peinture se fait pour rien, ou plutôt pour affronter la perte des certitudes. Peinture post-moderne enfin. Plus
de grand récit donc, mais le récit d'une perte. Perte du sens ... ou sens en devenir. Renversant la première certitude cartésienne (je pense que je suis peintre donc je m'efforce d'exister tel),
la posture actuelle, à rapprocher du "projet" existentialiste donne : j'existe comme peintre donc je me pense progressivement tel. C'était déjà le cas avec Edward Hopper au milieu du XXème
siècle.
"L'autodafé" symbolique (Munich, 1937)
Un moment historique : l'exposition inaugurée sous le régime nazi de " l'art dégénéré ". Cela suppose que derrière Klee et les partisans de l'art du XXème siècle une guerre se joue dans le
goût de l'époque, opposant l'esthétique néo-classique, nostalgique d'une culture, d'un monde disparu et les disciples de l'abstraction et de la fin de l'art imitatif ou normatif. "L'art rend
visible" (l'invisible), Klee, ou l'art reconstruit le visible (Speer, architecte d'Hitler).
Pierre Givodan
Robert Ryman 9 série Blanche 2004
Edouard Hopper Autoportrait
Paul Klee La légende du Nil 1937