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G. A. : Nous sommes dans votre atelier, au milieu des toiles qui seront exposées à l'Hôtel des Arts. Que pouvez-vous nous dire à propos de la série des Faces ?
Comment la situez-vous dans l'ensemble de votre oeuvre ?
G. T. : Avant de peindre ses Faces, je faisais des tableaux très en matière dans lesquels j'écrivais des mots, évidemment ces mots faisaient problème pour beaucoup de gens. Ces mots
n'étaient pas peints, comme chez Jasper Johns par exemple, pour être réduits à de l'espace, ils faisaient sens. Je me suis posé la question de ce que je cherchais là-dedans. J'ai fini par
réaliser que si j'étais un peintre fondamentalment abstrait, dans ma gestuelle, dans ma façon de travailler, d'organiser mon atelier... l'abstraction me posait un problème. La peinture
abstraite ne me satisfait pas parce que ça finit toujours par un truc, le truc de la pliure, de l'éclaboussure , de la coulure... ou de la géométrie... A un moment, j'ai réalisé que
l'insistance de ces mots me renvoyait à une pratique de l'abstraction qui voulait mettre l'humain au centre du tableau. A partir de là, l'envie de peindre le visage s'impose. Je trouve
que nous vivons une époque qui traite trop mal l'humain pour que je puisse continuer à me cacher derrière le formalisme, c'est à dire l'idée que l'on puisse peindre n'importe quoi pourvu
que ce soit bien peint. J'ai mis le visage, j'ai mis l'humain au centre de ma peinture. Au fond je peins des faces parce que j'ai peur que l'humain perde la face, comme le dit mon ami
Araszkiewiez. (...)
G. A. : A propos des visages, vous préférez les nommer faces, quelles différences faites-vous entre les deux termes ?
G. T. : Je les appelle faces parce que j'essaie d'établir un face-à-face. On traite très mal l'humain aujourd'hui, la société essaie de faire de nous des êtres remplaçables et je
me bats contre ça. Je pense aussi que nous vivons une époque qui attend une redéfinition de l'humain parce que, par exemple, la génétique nous met en mesure de fabriquer du post-humain.
La science n'arrête pas de nous dire on peut, on peut, on peut... mais personne n'est là pour dire que doit-on faire ? Il m'arrive de penser que mes tableaux ne sont peut-être pas fait
pour les musées, mais pour être dans des pièces où des gens de pouvoir prennent des décisions, afin de leur rappeler l'extrème fragilité de l'humain(...)
G.A. : Les faces sont impressionnantes par la force qu'elles dégagent. Elles possèdent une présence presque fantastique, hallucinée.
G. T. : Je ne suis pas un peintre rigolo, j'ai conscience de l'austérité de ma peinture qui est du côté de la gravité, du tragique. Mais c'est ma façon de résister à une époque qui se
veut légère mais qui n'a pas les moyens d'assumer sa légèreté parce que sa légèreté la conduit à la catastrophe .(...)
G. A. Votre peinture fascine et interpelle le spectateur par sa dimension tragique, dramatique.
G. T. : Je préfère tragique, parce que le drame vire très vite au drame bourgeois. Je crois que la dimension humaine est essentiellement tragique et qu'au fond une culture qui se
porte bien est une culture qui assume et regarde en face le tragique. Un de nos problèmes aujourd'hui, c'est qu'on a du mal à penser le mal et une société qui a du mal à penser le mal est
une société qui se laisse empoisonner de l'intérieur par ce qu'elle n'arrive pas à penser.
G.A. : Dans vos tableaux cette dimension tragique n'est pas déclamée mais incarnée.
G.T. : Oui, tout ce que je vous raconte là, ce ne sont pas des idées que j'ai trouvées dans ma tête et que j'illustre dans ma peinture. Ces idées, c'est parce que je peins qu'elles
me sont venues. Je crois que c'est ça un artiste, un peintre, un écrivain, quelqu'un qui ne sait pas quoi penser au départ, qui s'enfonce dans son travail, qui laisse son travail le
travailler de l'intérieur pour que ce travail lui élabore une pensée. C'est une expérience intérieure, sinon cela n'a aucun intérêt. Bien sûr, dans la capacité à mettre cette pensée en
mots, je suis aidé par des lectures : hommage à Peter Sloterdijk.
G. A. : Votre matière n'est pas séductrice. Elle possède quelque chose de rèche, de platreux, à quoi s'ajoute l'inclusion de matériaux agressifs tels que des aiguilles, des épines.
Votre peinture ne va pas au devant du spectateur et pourtant elle fascine, elle fascine et elle inquiète, il faut du temps pour l'apprivoiser.
G. T. : C'est vrai que ma peinture est faite pour être regardée, pour vivre avec. Moi-même je suis incapable de laisser sortir des tableaux de l'atelier si je n'ai pas vécu longtemps avec
eux. Je peins aussi des tableaux qui sont moins bons et il me faut du temps pour m'en appercevoir, il me faut des mois. La peinture est une promesse de dialogue, oui, c'est ça une oeuvre
une promesse.
G. A. : Dans vos faces à la différence du portrait classique dans lequel le regard joue un rôle essentiel, les regards sont vides comme chez Modigliani, dont nous
parlions avant l'entretien, lui aussi faisait des regards absents.
G. T. : je ne crois pas que mes regards soient si absents, toutes mes faces nous regardent et j'arrête mes tableaux quand je me sens regardé par eux, alors que chez Modigliani les yeux
sont très vides, il en joue, ce qui produit des tableaux tout à fait extraordinaires.
G. A. : Vous avez tout à fait raison, c'est un regard inquiétant qui nous transperce.
G.T. : Des fois je me demande si je ne cherche pas à exprimer la première extase métaphysique de l'humain comme si j'avais été le témoin du processus d'hominisation. C'est insensé de
chercher ça !
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