Art et société


Samedi 22 décembre 2007 6 22 /12 /Déc /2007 09:10

culture-1203.jpg

L'article de Don Morrisson "La mort de la culture française" paru dans le TIME magazine fin novembre a déjà fait couler beaucoup d'encre et de salive dans un petit milieu. 


Pour vivre l'oeuvre d'un auteur, d'un artiste français doit s'exporter. Depuis quelques décennies maintenant nos créateurs "se tournent vers les Etats Unis" puisque "c'est là que ça se passe". Voeux pieux, lettre morte, force est de constater que nous n'avons en qualité de français aucune audience aujourd'hui outre-atlantique. 


On doit remercier Morrisson d'avoir peut-être avec un soupçon de nostalgie pour une autre époque et une once de sympathie pour le triste sort que connaît notre "exception culturelle française", énoncé simplement le problème. Car significativement il ne s'adresse qu'à nous. Ni les américains, ni les asiatiques ne liront son article puisqu'il n'a été publié que dans la version européenne de Time Magazine.

Voir  : l'article de Don Morrisson de Time Magazine sur "The Death of French Culture" dans son intégralité

Voir aussi  :
le point de vue d'Antoine Compagnon, paru dans le Monde du 29 novembre 2007
le dossier de BibliObs sur l'article de Time.
l'analyse complète sur la polémique par nonfiction.fr.
le compte-rendu de J.-L. Bezos de l'émission télé "Ce soir ou jamais" sur le sujet.


Illustration for TIME by Jonathan Burton
Par Art Point France - Publié dans : Art et société - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Lundi 17 décembre 2007 1 17 /12 /Déc /2007 16:58

RPoint-1.jpg Un événement caché du débat sur la liberté de l’art
Aude de Kerros*

Les artistes signataires du Manifeste « L’art c’est la vie » rencontrent les fonctionnaires de la Délégation des arts plastiques du ministère de la Culture. C’était au Théâtre du Rond-Point, le 28 novembre. Compte-rendu du débat.


C’ETAIT IL Y A DIX ANS : la polémique sur l’art contemporain battait son plein, le Délégué des arts plastiques, Jean-François de Canchy, Le Monde et France Culture organisaient à l’École des beaux-arts [1] un « débat »... ou plus exactement, le procès public de Jean Clair et Philippe Domecq, deux intellectuels dissidents ayant osé critiquer l’art officiel de l’État français. Le procès fut instruit par des philosophes, professeurs, fonctionnaires, journalistes, et les délinquants furent condamnés sur le champ pour « alliance objective » avec « l’extrême droite », et donnés en pâture à un parterre d’artistes. Contre toute attente, ces derniers huèrent les censeurs et la situation se retourna contre les organisateurs du lynchage.

En guise de représailles, les artistes eurent à subir l’occultation de tout débat public sur l’art pendant dix ans, la complicité aidant des grands médias français.

Le choc des artistes et des fonctionnaires

Dix ans plus tard la situation s’inverse : ce sont les artistes qui convoquent les fonctionnaires de l’art au Théâtre du Rond-Point des Champs-Élysées, ce 28 novembre 2007.

Le jour même ou la Une du Time affiche « La Culture française est morte », les concepteurs du manifeste L’Art c’est la vie, réquisitoire contre l’art officiel riche de mille signatures d’artistes, se confrontent aux fonctionnaires de la Délégation des arts plastiques (DAP) du ministère, qu’ils considèrent comme responsables du marasme artistique français. Un réquisitoire qui a particulièrement secoué le monde de la culture pendant la campagne présidentielle du printemps 2007.

Pour que la confrontation puisse se produire, il fallait un intermédiaire et un modérateur. Ce rôle fut joué par la revue Art Absolument (en collaboration avec France Culture et Libération). Cette revue vit de la publicité des institutions, centres d’art contemporain, FIAC, etc. Elle concilie à la fois un point de vue critique, exposé avec beaucoup de clarté par Pascal Amel, son fondateur (avec Teddy Tibi), et la volonté que la rencontre se passe sans heurt. Cela explique toutes les précautions prises pour prévenir tout débordement de la part des artistes.

Deux légitimités s’affrontent : l’État contre les artistes

C’est donc dans un cadre très contrôlé que se déroula cette journée du 28 novembre 2007.
L’assemblée réunissait quelque 160 personnes, sélectionnées par Art Absolument. Parmi les invités, des fonctionnaires de la DAP, quelques artistes signataires triés sur le volet n’ayant droit qu’à une seule question par écrit, le président de la Maison des artistes, Rémy Aron, un observateur discret de l’Élysée, Georges-Marc Benamou, de rares journalistes n’appartenant pas aux grands médias.

Chacune des parties a ses motivations. La DAP et ses partenaires souhaitent calmer le jeu et désamorcer un Manifeste gênant pour une administration menacée de l’intérieur par des réformes, et contestée de l’extérieur par 40 000 artistes hors réseau officiel. Quand aux artistes signataires, ils subissent depuis vingt ans un effondrement du marché de l’art et sa marginalisation à l’international, ils souhaitent sa libéralisation et la cessation d’un dirigisme étatique dans le domaine de la création qui leur est préjudiciable.

L’État, c’est le « Réseau »

Au cours de cette journée, les spectateurs ont eu la surprise d’assister à quelque chose qui ressemblait plus à une longue apologie de la politique de la Délégation des arts plastiques, que le monde entier nous envie, par ses dirigeants et créateurs, qu’à un bilan de ses échecs… Cela commença par l’intervention de son délégué, Olivier Kaeppelin, qui écarta les critiques de J.-M. Meurice, reportant les « quelques disfonctionnements bien naturels » — nul n’est parfait ! — sur les musées, particulièrement Beaubourg, jouant habilement de l’absence d’Alfred Pacquement et d’Alain Seban « en voyage à Berlin ».

Puis vint une litanie d’éloges de la politique culturelle française.

Claude Mollard raconta avec fierté et émotion sa découverte d’un « génie de l’AC » Art contemporain [1]) en la personne de Buren. Le rire spontané qui s’empara d’une partie de la salle lui sembla incongru. Le public eut froid dans le dos quand Alain Reinaudo, représentant Cultures France (l’opérateur du ministère pour les échanges internationaux), non content de décrire les ramifications du fantastique réseau bureaucratique existant, fit l’inventaire de toutes les connexions planétaires qu’il projetait encore d’accomplir dans son délire organisationnel....

François Barré fit quand à lui un cours : « Comment fonctionne le réseau “État-marchands-collectionneurs-médias-mécènes” ? », supposant sans doute que les artistes l’ignorent. Il fit sentir à son auditoire combien l’État était nécessaire pour protéger les pauvres artistes du cruel marché.

Gilles Fuchs, collectionneur et président de l’ADIAF, fondateur du Prix Marcel-Duchamp, confia combien la symbiose des collectionneurs était parfaite avec l’État.

Pascale Lismonde rejeta avec horreur les enseignements traditionnels de l’histoire de l’art
et du dessin, s’enthousiasmant du formatage des enfants à l’AC de la maternelle à la terminale, jadis financé par un budget de 70 millions d’euros. Cela avait généré quelques subsides aux artistes embauchés.

On eut droit aussi à l’évocation de l’entrée de l’épiscopat français dans le merveilleux réseau de l’AC grâce à l’intervention ravie d’Isabelle Renaud-Chamska. Enfin pour conclure, la directrice de l’ADAGP, Christiane Ramonbordes, voulut finir en apothéose et éblouir les rares véritables artistes présents par un bouquet final en annonçant que Martin Bethenod, directeur de la FIAC, ex délégué de la DAP (toujours le merveilleux réseau !) allait faire des merveilles pour les artistes (à condition d’être bien sages).

La conclusion de cet exposé pédagogique aux artistes était en quelque sorte : « Soumettez vous et soyez candidats à la consécration par notre réseau » [3].

Le Manifeste « L’Art c’est la vie »

Le malentendu était total… Le manifeste L’Art c’est la vie contenait des critiques radicales de cette machine mortifère destinée à mettre fonds publics et administration au service d’un réseau international qui fabrique ses cotes principalement à New York, sans aucun effet de retour sur les artistes « vivant et travaillant en France » [4]. Cette politique engendre par ailleurs, parce qu’elle est d’État en France, une pensée unique, une censure, et une condamnation idéologique sans appel de toute création hors réseau, c’est à dire à 90% de la création de ce pays.

L’instigateur de ce manifeste, Jean-Michel Meurice, a eu à peine le temps de souligner ces faits que Roland Lienhardt [5], avocat spécialisé dans le droit concernant les artistes, a confirmé. Il remarque que la plupart des institutions et pratiques de la DAP sont en marge du droit administratif, du droit de la propriété artistique et du droit commercial concernant les marchés, sans doute en raison de la particularité du genre « art contemporain » qui fabrique la valeur de ses cotes en réseau sur le principe du délit d’initiés. Peter R. Stern, procureur à Manhattan, déclarait en 2005 à la revue Artnewspaper : « Si jamais on appliquait les règles de la Bourse à l’art contemporain, il ne survivrait pas. »

Ailleurs qu’en France collectionner de l’AC est une pratique parmi d’autres, de personnes et institutions privées, dans notre pays le réseau, c’est l’État.

On citera quelques rares et courtes interventions d’artistes : Ernest Pignon a souligné le sectarisme des choix artistiques des « inspecteurs de la création » (chose que l’Église catholique n’a pas eu l’idée de faire en deux mille ans de commandes d’œuvres d’art !). Fred Forest est venu témoigner d’un fait, publiquement contesté sur France Culture [6] par Olivier Kaeppelin, l’impossibilité de connaître le détail des achats d’art par l’État : combien ? et à qui ?

Enfin Marie Sallantin revint à l’essentiel, in extremis avant la clôture de ce « débat » encore ajourné, en rappelant l’existence, ignorée des fonctionnaires, d’une création libre et d’une pensée libre en France. Elle a souligné l’urgence de la création d’un lieu ou seraient confrontées les générations, la diversité des tendances, sans exclure la peinture, associant des historiens d’art susceptibles, contrairement aux experts de l’AC, d’une vision en perspective (les projets de Catherine Grenier au Palais de Tokyo ne visant qu’à créer un ghetto de plus de l’AC et de continuer à exclure la peinture, la sculpture et la gravure).

« L’Art c’est la vie » relayée par la Maison des artistes

Rappelons que le manifeste lancé par cent artistes peintres ou conceptuels fut diffusé par la Maison des artistes, et que mille autres signèrent en l’espace de quelques jours. Rémy Aron, le président de la Maison des artistes, au contact de 40.000 artistes (assujettis ou cotisants), a pointé un fait incontournable : l’extraordinaire diversité de leur création, non reconnue par l’État.

Rémy Aron constate que la politique trentenaire de la DAP fonctionnant en réseau avec « l’international » a eu pour conséquence de rendre invisible les artistes non cooptés par une institution unique et centralisée [7], qu’ils soient labélisées « contemporains » où pas [8]. Cette politique a tué tous les autres marchés de l’art et a repoussé les œuvres dans l’obscurité, et les artistes dans la misère. Si l’État a un rôle à jouer c’est plutôt de favoriser un vivier et une diversité de la création plutôt que de financer une écurie et quelques étalons (ce qui est le rôle des galeries), et perturber ainsi le marché par son intervention et ses choix.

Reconquérir l’autonomie de l’art

Face au « Réseau », les artistes veulent reconquérir leur autonomie et l’autonomie de l’art. Or cette conquête de la Renaissance est menacée.

L’Europe a connu pendant des siècles un rayonnement artistique et culturel exceptionnel grâce à l’effervescence d’un milieu libre d’artistes, d’écrivains, d’intellectuels et d’amateurs venant du monde entier. La centralité dans la vie sociale de ce milieu hors normes est une constante de son histoire. C’est pourquoi ce milieu existera toujours, visible ou caché, se reconstituera envers et contre tout, d’une façon ou d’une autre, tôt ou tard, et trouvera le biais pour résister à la subversion mercantile et médiatique, doublée en France par une hypertrophie de l’État.

La DAP mène un combat d’arrière-garde, car ce qui a changé entre 1997 et 2007, c’est la reconstitution du milieu des artistes, en partie grâce à l’Internet, mais aussi parce que les conflits entre artistes, dus à un siècle d’instrumentalisation de l’art par le politique, se sont atténués, éliminant une cause de division et d’affaiblissement des artistes face aux marchands et à l’État. Aujourd’hui la « critique cultivée de l’AC » circule, une pensée différente et diverse s’échange, les artistes reprennent leur destin en main. Le débat contrarié par les grands médias a lieu malgré tout. Il est même devenu une « exception française » qui fait référence hors des frontières.

L’évènement n’a pas été relayé, sauf par L’Humanité. Libération qui participait à l’organisation du débat a passé l’événement sous silence, Le Monde qui avait fait mention du Manifeste en mai, n’en dit rien. Ne parlons pas des autres médias. La DAP préfère que l’on ne parle pas d’elle alors que des rumeurs de grande réforme imminente courent dans les couloirs du ministère et que l’Elysée prend les choses en main.


*Aude de Kerros est peintre graveur.
Dernier ouvrage paru :
L’Art caché – Les dissidents de l’art contemporain, éditions Eyrolles, octobre 2007.


Pour en savoir plus :


[1] Colloque (mai 1997) dont les accusateurs sont Jean Cueff, Catherine Millet, Philippe Dagun, Thierry de Duve, etc.
[2] Acronyme proposé par Christine Sourgins pour désigner l’idéologie de « l’art contemporain », in Les Mirages de l’Art contemporain, Ed. La Table Ronde, 2005.
[3] L’État joue tous les rôles à la fois. Par l’intermédiaire de la Délégation des arts plastiques, il est le maître des institutions qui consacrent l’AC, il est le principal collectionneur, diffuseur, formateur des artistes et du public, fabriquant du discours sur l’art, etc.
[4] Plus de la moitié des achats d’œuvres d’art sont faits, avec l’argent public, à des galeries à l’étranger (principalement New York), créations d’artistes ne vivant pas et ne travaillant pas en France.
[5] Voir le site Nodula.com
[6] Emission du « Grain à Moudre », rencontre entre O. Kaeppelin, Christine Sourgins et Jean Clair, novembre 2007.
[7] Ce qui n’est pas le cas hors de France. Les composantes du réseau de l’art contemporain sont, sauf exception, des personnes privées, musées y compris.
[8] Ce même jour paraissait dans Time Magazine un article intitulé « La mort de l’art en France » soulignant que sur le marché international, on pouvait citer des noms chinois, coréens, indiens, anglo-saxons mais pas un nom français. Voir aussi le rapport Quémin publié en 2005.

■ Aude de Kerros, Polémique : le débat caché sur l’art officiel refait surface, Décryptage, 16 mai 2007.
■ Le manifeste
L’Art c’est la vie

Par Art Point France - Publié dans : Art et société - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Dimanche 9 décembre 2007 7 09 /12 /Déc /2007 18:25

 une journée de débat ou un débat ajourné ?

Le compte-rendu de Christine Sourgins
Auteur de « Les mirages de l’Art contemporain », éditions La Table Ronde.

 

 Pour la 1ère fois depuis 1972, les artistes se mobilisent : un millier de signatures seront réunies par la pétition « L’art c’est la vie » lancé en juin sur Internet ; suivront les remous orchestrés contre le président de la Maison des artistes interpellant N. Sarkozy sur le sort des artistes. En septembre, la revue Art-absolument réalise un dossier, « Polémique : l’Etat et l’art contemporain en France », c’est dire si on attendait impatiemment la journée-débat organisée  par cette revue à ce sujet, au théâtre du Rond-Point, mercredi 28 novembre 2007.
 Ayant été un des auteurs figurant dans le dossier d‘Art-Absolument, j’aimerais, non pas résumer la teneur de chaque intervention mais noter les faits saillants (1). Les questions se posant uniquement par écrit, on me remet donc une feuille pour poser une question …pour la journée et 4 tables rondes. Mais bon, après tout, il y a 160 places…



 Lors de la première rencontre, Claude Mollard se montre réservé face à l’évolution d’institutions qu’il a contribué à créer mais qu’il ne dirige plus. Il est vrai que maintenant ce haut fonctionnaire culturel  se définit aussi comme artiste…Olivier Kaeppelin, l’actuel délégué ministériel de la Délégation aux Arts plastiques, défend son bilan et renvoie la responsabilités des blocages et injustices sur les musées (absents). Le peintre Jean-Michel Meurice, l’instigateur de la fameuse pétition, pointe le récent catalogue du Musée national d’art moderne qui « oublierait » certains artistes pourtant présents dans la collection. La question d’un art officiel n’est pas nouvelle, il cite le dossier du monde en 1993, déjà, et invite Roland Lienhardt a donner son point de vue de juriste. Cet avocat à la cour en stupéfie plus d’un : nombre d’institutions du ministère de la culture n’auraient pas de bases légales ; l’usage du statut associatif, loi de 1901, permet à l’Etat de contourner ses propres procédures et règlements pour recruter du personnel ou acheter des œuvres, moyennant quoi l’arbitraire s’est substitué au droit. L’avocat développe largement ses idées sur son site (voir sur internet la lettre de nodula ).



 Suit une seconde table ronde, où Pascal Amel lit une sorte de réquisitoire bien senti contre une situation culturelle intenable, qui privilégie un « nihilisme kitch », où l’attitude remplace souvent l’œuvre, le tout au détriment des artistes de « la main pensante ». Rémy Aron le président de la Maison des artistes, plaide pour la défiscalisation des achats d’art afin d’aider, justement, ces artistes qui se sont pas dans le circuit officiel. Dans la discussion, il apparaît que dans ses choix, Mr Seban, directeur de Baubourg, n’a pas de compte à rendre (qu’on se le dise, le droit divin existe encore dans la fonction publique culturelle !). L’artiste Ernest Pignon-Ernest, qui vit à la Ruche, regrette qu’aucun fonctionnaire culturel ne vienne jamais le voir, lui et ses collègues. Mr Kaeppelin réagit vivement :
- Ah moi, j’y vais !
- Ah bon, qui as-tu été voir ?
-Untel et untel.
Ernest :
- Mais ils sont morts il y a plus de 15 ans !
Eclat de rire de la salle, on entend « Vive Ernest !» . Seules quelques questions écrites seront lues ; il est vrai que la première cogne fort :
- « Peut-on envisager de supprimer la DAP (Délégation aux Arts Plastiques) ? »
Non, bien sûr, répondent les intéressés ; mais il faut amender le système, assurent-ils. Quels est donc la solution au réseau étatique qui étrangle la culture ?

La solution au réseau ? Encore plus de réseau ! 

 Après-midi, 3eme rencontre : F. Barré (ex délégué aux Arts Plastiques, ex patron de Beaubourg) enfile la lecture d’articles de journaux, histoire de brosser un tableau horrifique de la spéculation en art (tout le monde est au courant, mais il s’agit de suggérer que seul l’Etat peut contrer un marché en folie, accessoirement de gagner du temps de parole). Un galièriste explique que, grâce à une aide étatique, il va pouvoir avoir  à New York  « une position permanente » (merci l’Etat). Mr Fuch, de l’ADIAF, qui réunit les mécènes instigateurs du Prix Marcel Duchamp, se félicite de sa collaboration avec l’Etat, puisque c’est Beaubourg qui donne à cette récompense « une visibilité extraordinaire ». Il s’agit, dit-il, de suivre les artistes, « d’accompagner leur cote » sic , de les introduire sur le grand marché ! Peut-on rêver aveu plus naïf d’un de ces fameux réseaux analysés par Aude de Kerros dans son livre (« L’Art caché, les dissidents de l’Art contemporain », chez Eyrolles).  On sait que l’art très contemporain n’existe que par ce type de réseau, c’est un phénomène marchand avant d’être teinté d’artistique. Mais il y a une spécialité française, que les intervenants exposaient à merveille : la collusion du public et du privé, (les musées devenant des machines à coter, le secteur public captant la manne financière privée), d’où l’opacité du système français sur les transactions et l’impossibilité de savoir qui fait quoi de l’argent du contribuable. Mr Kaeppelin, délégué de la DAP, dans une émission en direct sur France culture, m’a soutenu le contraire : l’art officiel serait un pur fantasme et l’artiste Fred Forest (qui avait attaqué Beaubourg pour obtenir communication des prix d’achat) aurait gagné son procès ! (2). Or, que vois-je ? Fred Forest monter sur scène et raconter (devant Mr Kaeppelin )comment il a bel et bien perdu son procès et fut condamné pour avoir voulu briser « le secret en matière industrielle et commerciale » sic. Mr Barré s’empresse d’approuver ce jugement du Conseil d’Etat qui protège « l’intérêt public » (et punit les vilains petits curieux qui veulent comprendre ce qu’on fait de leur impôts : le droit divin, vous dis-je !).
 Puis vint le tour du représentant de Culture France (ex AFAA), le ton change. Autant, (quoiqu’on en pense d‘eux), il y a de la jovialité chez Mrs Mollard et Kaeppelin, autant Monsieur Culture France (l’assistant d’O. Poivre d’Arvor) a le regard du capitaine Bligh toisant les révoltés du Bounty : « il y a des artistes qu’on a aidés… et qui ont signé la pétition ! »  Autrement dit : « Bande d’ingrats ! ». Derrière moi j’entends :
- Celui-là, il fait peur !
Et l’homme de nous expliquer, qu’il faut former la critique, créer une filière, la rééduquer en somme : hallucinant, le réseau continue de s’exposer complaisamment. La solution au réseau officiel, c’est….encore plus de réseau !
 



La dernière heure va en choquer plus d’un. La journaliste Pascale Lismonde stigmatise « les méthodes traditionnelles d’enseignement » et exalte les formidables avancées du plan Tasca-Lang, hélas, dit-elle, abandonné. Ma voisine est en train de bouillir, se remémorant certains dérapages artistiques (genre « lâcher de mouches dans une classe » ). Quand Isabelle Renaud-Chamska, qui représente l’action culturelle dans le secteur religieux, prend la parole pour exposer complaisamment le déroulement d’une exposition sur Marie-Madeleine, des voix s’élèvent. Non seulement le réseau continue de déployer son ampleur en guise de justification ( après le public captif des écoles, l’enrôlement des milieux catholiques), mais tout cela s’éloigne des préoccupations des artistes, occupe le temps de parole. Il ne reste plus que vingt minutes et le débat n’a pas commencé ! Effleuré, le problème des salons et la somme « colossale » de 800 000 euros attribuée à tous les salons confondus du Grand Palais, soit le prix de l’œuvre de Kiefer installée au Louvre : l’administration fait à la communauté des artistes de « la main pensante » (selon la belle formule de P. Amel) l’aumône d’une toile…et ils ne sont pas contents : des ingrats, vous dis-je ! Esquivé, le droit de suite que la France tarderait à mettre en œuvre, etc. Pourquoi les représentants de Beaubourg n’ont-ils  pas daigné venir, préférant une réunion à Berlin, plutôt que de se justifier devant leurs administrés ? Mme Renaud-Chamska, qui ne comprend pas quel rôle elle joue, continue de parler. On croit reconnaître les voix de Rémy Aron,  de Lydie Van Den Bussche et Carla Van der Rohe, les célèbres blogeuses (3),  la désapprobation secoue la tignasse d’Amélie Pékin (de la Revue Artension), même les très sereines Aude de Kerros et  Françoise de Céligny (d’Univers des Arts)  s‘impatientent. Et quand les artistes arrachent quelques minutes de débat… les officiels se sont éclipsés, ne sont plus là pour répondre !!!
 Si le principe est d’opposer un artiste aux officiels,  quel est le sens du dernier plateau ? Ni P. Lismonde, ni I. Renaud-Chamska ne sont les bonnes interlocutrices du peintre Marie Sallantin. Cette dernière suggère que respecter vraiment le public conduirait à montrer de la peinture, cette création occultée depuis 30ans, par exemple dans l’annexe de Beaubourg en préparation au Palais de Tokyo. Devant la présidente d’ Art-culture et foi, elle cite  St Augustin, exhortant  les artistes a ne pas se décourager. Elle, (qui est à l’origine de « L’Art en questions », éditions du Linteau), montre ainsi l’existence d’une critique cultivée de l’art officiel  et la volonté des artistes de reprendre la main dans un débat qui reste à faire.
 Je suis assise derrière les bans réservés à la presse. Force m’est de constater qu’à la place s’y trouvent des fonctionnaires qui soutiennent leurs chefs. Il me semble qu’il y avait beaucoup de fonctionnaires dans la salle et assez peu d’artistes. Ainsi cette brave dame qui, à la pause, me rassure.
 -  Alfred Pacquement et Alain Seban ne sont pas là ; s’ils étaient là, le directeur de Beaubourg aurait dissipé tous les malentendus.
- Ah oui, nous lui aurions demandé si sa déclaration au Monde du 24 octobre est un aveu officiel : « on (les fonctionnaires) a répugné à défendre les artistes français de crainte d’être accusé de nationalisme » !
Mon unique question (non lue) tétanise la dame,  peut-être moins sa teneur que le fait d’oser demander des comptes à une administration toute puissante.
 Mais à qui s’adresse une journée-débat qui finit dans le vide ? Guère aux artistes. In fine, c’est une dame fonctionnaire qui s’empare du micro pour dire que l’actuel président de la FIAC, ancien délégué aux arts plastiques, travaille sur les problèmes : braves gens, tout va bien, on prend les mêmes pour refaire la suite ! Vive l’Etat, mais autrement, avec de nouveaux partenaires ? A qui s’adresse-t-on vraiment ? Aux fonctionnaires ou à un représentant du gouvernement présent incognito dans la salle ?
 Mais l’escamotage du débat l’aura empêché d’entendre clairement le vœu des artistes : que le ministère s’interdise de définir les contenus de la culture (ce qui entraîne un art officiel), qu’au lieu de labelliser la création, l’Etat veille au respect du pluralisme et du patrimoine. C’est l’interventionnisme bureaucratique qui empêche les créateurs d’exister en dehors des coteries et mécanismes de subventions. Qu’il y ait seulement des « Affaires culturelles », qui s’occupent de droit et de gestion, mais qu’on libère la culture du joug étatique.

Christine Sourgins
Auteur de « Les mirages de l’Art contemporain », éditions La Table Ronde. 


(1)L'intégralité des interventions sera retransmise sur les sites web d'Arte
http://www.arte.tv/fr/hors-ecran/Colloque-L_E2_80_99Etat-et-l_E2_80_99art-contemporain/1767862.html
quand a France culture
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/nouveau_prog/creation/
pas avant le 5 décembre
(2) « Du grain à moudre » émission du 7 novembre 2007, 17h-18h, qui réunissait J. Clair, O. Kaeppelin et C. Sourgins.
(3)(http://mda2008.blogspot.com/ et http://carla-van-der-rohe.blogspot.com/



Par Art Point France - Publié dans : Art et société - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés