Sur et hors de la toile : J.-P. Gavard Perret


Mardi 29 avril 2008 2 29 /04 /Avr /2008 05:58

Christiane Sintes ou l'extinction des feux

par Jean-Paul Gavard-Perret


Christiane Sintes,  "La Disparition", photographies,  Mirabilia, 07150 Lagorce, mai 2008.



  Christiane Sintes

Cela ne sert à rien de presser le réel pour voir s’il en sort des images. Cela ne sert à rien de vider les images pour en filtrer le jus de la réalité. Christiane Sintès qui a toujours utilisé le temps pour dire son passage le sait : "Ce qui m'intéresse ce n'est pas à proprement parler le réel, ni ce qui est au-delà, mais la confrontation, le renvoi de l'un à l'autre". En photographiant, je tente de capter cette intuition". La photographie devient donc une extrême pointe et une étendue. C'est pourquoi chez elle l'art est l’assassin de l’artiste. C'est pourquoi Christiane Sintès va chercher d'une part dans l’ombre et les dagues du temps la persistance d’anciennes traces (image dans l'image) et d'autre part au milieu d'une sorte de brume sa propre silhouette et ce qu'elle recèle. C’est ainsi qu'elle essaye d’ordonner son désordre et de désordonner l’ordre : ordre du monde, des choses, du temps et d'elle-même par le regard que l’artiste porte sur eux. Clichés à l'infrarouge et sténopés permettent - par le long temps de pose qu'ils nécessitent - de saisir l'entre, le vacillement, l'indicible mouvement au sein de ce qui depuis longtemps n'en possède plus (sur les tombes, des visages en médaillons des disparus marqués par l'usure des saisons ou ce qui à l'inverse ne fait que passer (fugacité d'un mouvement saisi-brouillé).


Au milieu des belles rangées des tombes, l’ordre semble évident, mais l'artiste va de l'une à l’autre selon des lignes imaginaires qui se croisent et se recroisent. Mais, au bout du compte, les figures des morts sont dans la chambre noire pour une autre présence. On ne commémore plus : on signale. Au milieu du quotidien, le désordre semble évident, mais l'artiste en fixe des états pour inciser le poids de la fugacité de l'instant. On ne retient pas pour autant, on filtre, on épure. Dans ce double mouvement d'apparition-disparition il s'agit toujours d'embrasser des visages ou des silhouettes évanescentes de fantômes sentimentaux. Ce ne sont plus des “ restes ” que Christiane propose mais des seuils - juste avant l'effacement - qui ne disent pas forcément des états d’un passé mais plus certainement le présent et ils anticipent sans doute sur le futur.


Il y a donc là des éclats de vie qui étonnent l’œil du spectateur malgré l’accommodation à la surprise que produisent ces présences. L'artiste, par une douce violence, une attaque suivie de déchirement ou de dépouillement déploie son geste créateur loin de tout effet fantasque. L'ensemble est empreint à l'inverse d'une forme de gravité. Et la photographe crée un labyrinthe temporel où le regard en se perdant retrouve un relief et un ordre apparemment abolis. L’artiste sait en effet que ce n’est pas “ gentiment ” qu’on peut passer de l’ordre du dehors (réalité) au désordre du dedans (art). Ce qui s’inscrit, ce qui fait l’image (et non ce qui fait image) n’est plus de l’ordre de la représentation mais de la re-présentation à laquelle il faut se confronter avec empathie afin de comprendre ce que ça cache et qui peu à peu se découvre derrière l’apparente mise en scène soit qu'elle construit, soit qu'elle emprunte à d'autres photographes portraitistes d'un temps révolu. C’est la façon aussi que possède l’artiste de nous faire glisser d’une sorte de classicisme à un minimalisme, une épure. A nous ensuite, comme la créatrice , de trouver notre chemin là où elle a infiltré son ordonnancement.


Une des conséquences particulières de cet ordre est de questionner les dimensions de la photgraphie et d'en jouer l'espace afin de poser comme réalité première que rencontre et doit résoudre l'artiste : le rectangle qu'elle cerne. Outre la "platitude" de la photographie, le problème de ses coins et de ses bords reste capital. L'espace virtuel des formes et les références géométriques des plages grisées impliquent l'ensemble des méthodes pour résoudre sur un seul plan les problèmes à trois dimensions de la géométrie descriptive. C'est là la complexité du problème du réel transposé dans la photographie (comme d'ailleurs dans la peinture). Les photographies de Christiane Sintès interrogent la surface et ce qui dans cette surface devient un rectangle. Cependant elle ne tend pas à s'enfermer dans le cadre restreint d'une photographie strictement géométrique. Elle cherche à se situer au plus juste d'une revendication de toute la surface de la photographie et des antagonismes qu'une telle revendication réserve surtout lorsque la photographie se confronte à une autre qu'elle contient. Il existe donc, chez la photographe, un jeu, un passage constant, une circulation d’ une idée simple aux termes complexes mais aussi des termes simples pour une idée complexe dont le
but est de nous laisser perplexes.


C'est de cette façon et au plus loin de ce qu'il faut appeler la réalité - à savoir le langage qui la parle - que Christiane Sintès s'approche de l'extra-réalité à l'horizon de toute expérimentation de la photographie. Une telle approche n'est pas sans risques, mais les clichés les plus importants de l'artiste s'imposent par un climat tragique de mystérieuses correspondances où la photographie dans ce qu'elle a de conscient et d'inconscient paraît porter l'abîme qu'à la fois elle domine et qui la fascine. Dans l'"évidente" simplicité qu'elle construit, la photographe invente ainsi la re-connaissance de formes singulières, simples et spontanées qui introduisent au cœur du réel un autre chœur (à la fois muet, polyphonique et anti-lyrique) bref une autre réalité.

 


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Mardi 8 avril 2008 2 08 /04 /Avr /2008 11:01

THEATRE INTIME DE LA NUDITÉ

Robert Mapplethorpe, Rétrospective, Fondation Cartier, Jouy en Josas, Printemps 2008.

par Jean-Paul Gavard-Perret






  Robert Mapplethorpe

Entre la chair et son reflet, l'image est une peau. Entre les deux, pas de symétrie possible : contrairement à ce qu'on a trop souvent affirmé Mapplethorpe, à travers ses photographies et ses images, a toujours tenté de l'exprimer. Pour lui la possibilité d'attache à la présence par l'image ne satisfait que le voyeur.  Ne voulant s'en tenir là " c'est non seulement remettre à demain ce qu'on peut faire le jour même mais aussi ne plus rien posséder de la sensualité qui reste à et en soi - sinon le vice" disait-il. En conséquence, il a voulu montrer le déchirement qui sépare et affronter le conflit du réel avec son plus "juste" reflet. C'est pourquoi chez lui la nudité est indémêlable de l'image qui l'expose. Il considère que voir la nudité est une expérience non féroce mais cruelle. On court soudain vers une forme qui n'est pas Elle qui n'est pas en Elle. Pour Mapplethorpe, cette nudité ostentatoire n'est pas plus à portée de mains qu'à portée de vision.




Selon l'artiste américain , "la gourmandise que le portrait engage est l'empreinte vive d'un seuil à franchir mais il ne convient pas qu'elle devienne consciente". C'est là toute l'ambiguïté entre la poétique et la poésie iconographiques d'un tel créateur. Pour lui la forme artistique n'a pas une dignité plus forte que la matière-corps saisie et captée. C'est même le contraire qui se passe en un tel transfert. L'artiste sait bien qu'en devenant voyeur nous nous faisons masochistes car la vision exclut le plaisir de la caresse : le corps et le désir se tendent pour ce qui n'arrive pas. Nous ne gardons ainsi que la chimère, sa lumière et sa suffocation. Mapplethorpe sait donc combien il ne faut pas croire à ce que l'on voit : "cela ressemble trop à ce qu'on espère. Il faut fermer les yeux d'autant que ce n'est plus simplement le visage qui reste dans le regard" écrivait-il. Pour lui dans la charge photographique d'un corps ne subsiste déjà plus qu'un souvenir. Elle est donc sans accès sinon sans effets. Et l'artiste d'ajouter : "Il ne faut croire qu'à ce qu'on voit les yeux fermés". En cela la photographie est avant tout amour de soi dans l'affect qu'elle nourrit tant elle rassemble de désirs narcissiques. Finalement dans le nu, on voit tout, on ne voit rien. Celui qui regarde n'observe que l'image dans la nuit de son être et échappe à la nudité qui l'atteint.




La photographie devient ainsi une "prise à témoin qui altère le regard de l'autre". Plus que de l'accentuer, elle corrige l'impudeur sauvage, rétrécit les mouvements et les spasmes du plaisir. En montrant la nudité, le corps prend la pose, perd son secret et devient comédie. A ce titre tout photographe dit Mapplethorpe est "un parodique menteur : il organise, met du bon profil, voile, esquive, ou enlumine". Le photographe américain sait donc qu'on ne peut pas éclairer le corps pas plus que l'amour. La lumière photographique les désunit, même si en elle, dit-il tout spectateur "veut apercevoir le corps dont il jouit". Or le créateur, renversant une perspective existentielle qu'il a bien connue dans les backs-rooms refuse le "jouir sans rien savoir de plus'". Il sait que le sexe n'aime pas le grand jour et que la volupté tient en horreur la lucidité. C'est ainsi que tout spectateur-voyeur veut ignorer si la photographie ment ou montre vrai. Le désir est aussi de ne pas savoir, il est une passion d'ignorance. L'extase et la lucidité ne fraient jamais ensemble. C'est pourquoi les portraits de l'artiste semblent rester de marbre, à tous les sens du terme. Sachant aussi que le jour prend de court ce qu'il met en lumière, par la photographie, il a voulu tuer impitoyablement, l'"image désirante" qui se voudrait être elle tout entière à son  sujet objet-matière de l'orgasme qu'elle propose.




C'est pourquoi, chez lui, demeure la violence dévastatrice de la découverte qu'il noyaute. La chair erre dans l'image. Exprimer l'une c'est supprimer l'autre. Comme nous le disions plus haut, il n'y a pas de symétrie possible. Il faut fermer les yeux d'autant que ce n'est plus simplement le visage qui reste dans le regard. Demeure la charge du corps qui fait que ce que l'on voit semble déjà une décharge à laquelle il ne faut pas "croire". Car, comme le disait Blanchot "voir comme il faut c'est essentiellement mourir". Et Mapplethorpe le savait bien, lui qui affirmait que "finalement on ne voit rien. On n'a rien vu. Et c'est ce que disent les gens qui meurent". En ce sens toute sa quête tente de répondre à deux questions : Qui a mis l'image dans la nuit de notre être ? A cette question il répond que ce n'est pas le rêve. Quant à l'autre : Echapperons-nous alors à toi dont la nudité nous atteint ? - la réponse reste ouverte.




informations :


La Fondation Cartier présente jusqu'au  22 juin 2008 Land 250, une grande exposition personnelle de l’artiste et musicienne américaine Patti Smith. La voix de Patti Smith domine l’ensemble des installations, créées spécialement pour l’exposition et  présentant une sélection de photographies, de dessins et de films (notamment un film de Robert Mapplethorpe ).

Patti Smith rencontre le photographe Robert Mapplethorpe en 1967. En 1969, le couple s’installe au Chelsea Hotel à new-York.  Robert Mapplethorpe est l'auteur de la photographie de la pochette – un portrait emblématique de la chanteuse  --   de son premier album Horses (1975) (photo cidessus)


voir aussi : le site de la Fondation cartier

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Lundi 7 avril 2008 1 07 /04 /Avr /2008 11:42

Jim Dine, Pinocchio, Galerie Templon, Paris, avril-mai 2008.

par Jean-Paul Gavard-Perret

  Jim Dine

Jim Dine à travers ses bois brûlés ou peints, ses cartons peints et autres matières traverse en s'amusant le mythe singulier que représente Pinocchio - version athée, ludique et saturnale - selon certains - du mythe christique. Le peintre s'en empare comme le Renard de l'histoire italienne : en prédateur fait observer sa “ proie ” sans la montrer ostensiblement sinon en la marquant de sa propre empreinte et sur des supports de matières différentes en fonction des moments de l'histoire et des compagnons de voyage ou de rencontre de son "sombre héros". La couleur vient accuser certaines œuvres. Elle fait par exemple reprendre des couleurs (mais comme on le dit d’un enfant) au langage du bois que  d'autres pièces juxtaposées soulignent de leur noir de cendres. Mais ce, à pas comptés : l’artiste new-yorkais (un des plus reconnus de notre époque) n’est pas un de ces voyageurs pressés qui enchaînent les œuvres comme des halls de terminaux d’aéroport. Il se met à l’affût ou plutôt en disponibilité afin de “ cadrer ” les personnages qui l’intéressent et c'est sa manière de remettre en jeu leur présence.



Ce que nous découvrons est un entre-deux de la peinture et de la mythologie enfantine en un lieu qui change  l'habituelle dimension de Pinocchio, sa  “ rubanisation à la Walt Disney”. Dine taille dans ce que le mythe a  repris et d'une certaine manière éconduit. Il génère, en une iconographie traditionnelle trop régulière, un transfert vers des structures de vagabondage ou en un flux qui n’appartient qu’à l'artiste. L'image de Pinocchio se craquèle sous la poussée industrieuse et ludique d'un créateur qui retrouve par ce biais l'enfance de l'art. L'artiste construit picturalement un bouleversement de ce qui est dit d'une l'histoire qu'il rend à la fois anachronique mais aussi frénétique en ses fragments investis du temps de la pérégrination.



L'artiste, à travers ses empreintes picturales, invente une autre proximité aux aventures du fils du charpentier italien. Il offre diverses imbrications dont chaque œuvre est porteuse jusque dans l’inconscient qu’elle traduit et qui en même temps lui échappe. La corrosion d’une telle intervention provoque un effet semblable à celui de la traversée d’un éléphant élégant, gracile dans un jeu de quilles. Il ne faut donc pas voir, dans Pinocchio, une figure de pacotille ou un mythe au rabais. Complice du personnage et des emprunts qui l'accompagnent, Dine le précipite subtilement de son horizontalité historique de nature à une verticalité “ asymptotique ”. Il offre ainsi un anniversaire singulier à son compagnon de route européen. Il nous offre un voyage, et prudent, une enclume et un filin pour son périple "soulevant". Plus question comme son créateur italien d'avoir envie de se suicider en se tirant une balle dans l’encrier.



Mais par le jeu d'une telle exposition l'artiste américain met l'accent sur l'essentiel : le manque qui anime tout mythe au nom de la perte et de l’absence impossible à combler : celle de l’image première à savoir celle de la scène que pour sa part seule l’image peut “ enfanter ”. Toute l'écriture plastique de Dine se veut en ce sens - et depuis toujours - un relevé afin que , au nom de la mélancolie ou de la nostalgie , le spectateur toujours voyeur, toujours enfant, sorte enfin de son trou, de son “ trou-dit ” (Beckett). Mais c’est parce que l'image “ couche ” avec Pinocchio que l'œuvre accouche de ses monstres : les bêtes y sont plus grosses que les hommes (devenus père et fils de personne). Et chaque œuvre de l’artiste est donc bien un moyen de relever les fautes commises par son héros. Mais le langage heureusement fait tout ici sauf le nécessaire : punir celui qui les a commises.



Dans la joie affichée du créateur, son travail devient une sorte d’enfance-corps avec laquelle Dine crée un conte-corps plus qu'un contre-corps. Le spectateur ne peut plus continuer à vivre ou plutôt végéter selon des “ lois ” rigoureuses de la fascination. Car dans ce corpus c'est bien un refoulé de vieilles images (dont Pinocchio est le symbole) qui est mis à mal, là où le nez qui grossit devient pour Dine le “ nocturne sexuel, en proposant son leurre du leurre, sa fiction de la fiction". Au sein d'emprunts mais aussi de ses traques et de ses (im)postures picturales Dine nous dirige vers une suite de cul-de-sacs ad quem que chaque spectateur bien sûr prend pour terminus a quo. Mais l’artiste new-yorkais a l’immense mérite de nous sortir de notre latin des pages roses par le rouge du nez où il nous fait passer.



C’est en faisant quitter le nez du lieu central du visage dont chaque être croit être le Prince (ou la Princesse), que l’artiste accoucheur propose en dérivant vers les faubourgs les plus éloignés du mythe des états renaissants. Il nous permet de rentrer dans l’improbable cercle des voyous en regroupant ses propres versions discordantes de leurs histoires là où la chair devient bois. Mais c'est ainsi que ses plaisirs sont permis dans une jouissance sans faille. Vie, peinture, littérature se conjoignent en un étrange composite que la succession des œuvres dévoile. En créant ses états naissants à partir des états de latence pinocchienne, Dine rappelle aussi qu’il existe donc dans toute image une dispersion fictionnelle de ce qu'il nomme “ l’hypothèse de rien ” à travers des émulsions plastiques qui offrent au texte générique et à ses ressassés iconographiques non seulement une variation chromatique mais un recommencement de ses “ lignes ” qui soudain ne sont plus des conduites forcées.





Informations pratiques :

Galerie Daniel Templon
30 rue Beaubourg
75003 Paris
Tel : 33 (0) 1 42 72 14 10
info@danieltemplon.com



voir aussi :
http://www.danieltemplon.com/ 

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